C’est une famille réunie autour d’un lit d’hôpital sur lequel repose un minuscule bébé en layette rose. Certains retiennent leurs larmes, d’autres s’enlacent en pleurant. Puis un petit cercueil blanc tenu précautionneusement par un père. Ou un doudou accroché à une croix. Durant une année, Matthieu Zellweger a photographié pour The Lancet, magazine scientifique britannique, des couples confrontés à la perte d’un bébé. Le reportage, d’une puissance rare, reste extrêmement pudique. Il vient d’être publié par le New York Times.

Le Temps: Pourquoi vous être lancé sur ce sujet douloureux?

Matthieu Zellweger: Chaque année, The Lancet organise un concours d’imagerie de la santé. J’ai fait un doctorat à l’EPFL en génie médical puis travaillé une dizaine d’années dans le domaine de la santé. Lorsque je me suis lancé comme photographe, je n’ai couvert que cette thématique, en travaillant notamment pour des ONG. J’ai participé au concours du Lancet et l’une de mes images a été primée en décembre 2015. En 2016, le magazine a lancé une série de publications sur le deuil périnatal. Je les ai contactés pour leur proposer de travailler sur le sujet toute l’année.

– Comment avez-vous procédé ensuite?

The Lancet souhaitait qu’une partie des familles se trouvent au Royaume-Uni. J’ai travaillé à Londres, à Paris et en Suisse. Les médecins m’ont ouvert les portes de leurs hôpitaux et de leurs services, les sages-femmes celles des familles. En Angleterre, je suis passé par une sage-femme spécialisée dans l’accompagnement du deuil périnatal. L’association bernoise Kindsverlust m’a beaucoup aidé également. Elle soutient les gens dans ces moments-là, car beaucoup sont totalement désemparés; ils ne savent pas s’ils doivent nommer le bébé ou non, l’enterrer ou non… En Suisse romande, malgré toute leur bonne volonté, les médecins et sages-femmes n’ont pas réussi à me faire entrer dans les familles. Une médecin du CHUV en revanche m’a permis d’accéder plusieurs fois à son service, au four crématoire ainsi qu’à l’atelier de fabrication des petits cercueils.

– Savez-vous pour quelles raisons les familles romandes ont été moins réceptives?

– C’est difficile à dire, je ne suis pas sociologue. J’ai suivi 10-12 familles alémaniques et une seule romande, à la toute fin du processus. J’habite à Rolle et j’avais imaginé passer beaucoup de temps au CHUV et aux HUG. Il y a des différences culturelles. Les Alémaniques et les Français m’ont autorisé à les suivre après le décès, les Britanniques m’ont carrément invité à leur chevet lors de l’accouchement. Hollie et Scott avaient envie de donner un sens à ce moment, de ne pas perdre cela. Ils se sont dit que peut-être ces images aideraient d’autres familles.

– Votre présence ne se décèle pas sur les photographies. Comment se sont déroulées les prises de vue?

– Je photographie toujours des gens dont au moins un se trouve en situation de vulnérabilité. Je me suis donc posé des questions à ce sujet bien avant ce reportage. Je possède un appareil silencieux et compact, j’essaie de me mouvoir discrètement. Je sens lorsque je dois poser l’appareil; il y a toujours un geste ou un regard qui indique la lassitude. J’arrête à ce moment précis, je ne vais pas chercher l’image de plus si elle n’est pas offerte. Pour ce sujet, j’ai beaucoup discuté avec les parents d’abord, beaucoup écouté. Puis j’ai commencé à prendre quelques photographies, puis un peu plus. J’en ai 9000 en tout mais j’en ai pris beaucoup moins qu’à mon habitude. Je n’ai pas demandé aux parents de bouger de telle ou telle manière, de se déplacer en fonction de la lumière, etc. J’ai photographié les moments tels qu’ils se présentaient. En revanche, je leur ai demandé de me montrer des objets évoquant leur enfant. Certains ont des photographies, d’autres ont gardé des vêtements, des peluches ou confectionné un petit autel à la maison.

– Et avec Hollie et Scott?

– J’ai passé la soirée de veille de l’accouchement avec eux dans la chambre d’hôpital. Puis j’ai été le premier à y revenir, 45 minutes après l’accouchement. Ils étaient massacrés de chagrin. J’ai été aussi peu intrusif que possible. J’étais extrêmement concentré, car je devais me montrer digne de la tâche qu’ils avaient accepté de me confier. Ils avaient leur bébé mort-né pour 48 heures, ils ne disposaient pas d’une vie entière pour le photographier. Hollie a été très touchée du résultat. C’est là qu’elle a constaté, par exemple, qu’elle avait tenu la main de sa petite fille, elle ne se souvenait pas de ce geste.

– Comment avez-vous vécu personnellement ce reportage?

– J’ai été évidemment retourné. Je suis père de deux jeunes enfants et certaines visions, comme le four crématoire, ont été très dures. J’ai été particulièrement touché par les carrés dédiés aux enfants dans les cimetières. Il y a des doudous accrochés aux croix. Ce sont les mêmes doudous que possèdent vos enfants ou les miens.