Futur antérieur

La voiture autonome ou l’illusion de liquider le facteur humain

L’avènement futur de la voiture sans pilote nous place face à un choix cornélien: qui du conducteur ou du piéton doit-on sauver en priorité? Une programmation «rationnelle» de ce type de véhicule allègerait-elle notre conscience? «Les caves du Vatican» d’André Gide nous rappelle, dans un autre contexte, que tout parti pris pèse sur notre relation même à autrui

La route qui mène au futur a des détours bien imprévus, comme le montre le cas de conscience posé par le développement de la voiture sans pilote. Faudra-t-il la programmer pour garantir en priorité la vie du conducteur ou alors celles des piétons qu’elle menacerait de faucher? Et lesquels d’entre eux privilégier? Femmes, enfants, personnes âgées? Personnes «normales» ou marginaux? Le choix est difficile et lourd de sous-entendus.

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Une équipe de chercheurs internationaux a néanmoins tenté de fournir quelques éléments de réponse en effectuant un sondage sur une large échelle afin de mieux cerner les partis pris éthiques de nos contemporains, histoire d’aider Google et consorts à trancher dans leurs dilemmes moraux. A moins que ce ne soit pour donner un vernis de légitimité à ce qui en est par définition privé. Car tout le monde s’est déjà interrogé en conduisant. Seulement, la question restait jusqu’ici sans réponse définitive, puisque c’étaient les circonstances qui en décidaient, en fonction du comportement de chacun.

Aura d’impunité

Vouloir anticiper le résultat, c’est y introduire par contre un début d’intention, faisant du choix ainsi planifié une sorte de crime par hypothèse, que le hasard le rende effectif ou non. Son apparence de rationalité lui confère une aura d’impunité à en faire pâlir certains.

Dans le train qui le conduit à Naples, Lafcadio, le dandy vagabond des Caves du Vatican (1914) d’André Gide, succombe à la tentation de commettre le parfait crime gratuit. Il partage son compartiment avec un homme d’un âge indéfinissable, qu’il fait soudain basculer hors du train. Pas de véritable motif à son geste, si ce n’est le désir calculé et parfaitement assumé de voir jusqu’où il pourra aller, de se mettre à l’épreuve en provoquant un événement aux conséquences incalculables.

Manipulé à son insu

Lafcadio incarne les dessous d’une époque qui étouffe sous les contraintes et aspire à un espace de liberté revêtant ici le visage de la transgression. Il rêve d’une action qu’il serait capable de déterminer dans ses moindres aspects, au point d’en retirer toute valeur morale. Mais il se verra vite dépassé par les suites de ce «meurtre», dont le sens va lui échapper, finissant par faire de celui qui l’a perpétré un agent manipulé à son insu.

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Rien de commun, semble-t-il, entre l’extravagance anarchiste du personnage de Gide et le calcul rationnel qui ambitionne de fixer une fois pour toutes notre morale au volant. Et pourtant, tous deux changent bel et bien notre rapport à la vie d’autrui, au nom d’une norme aussi douteuse dans un cas que dans l’autre. Loin d’éliminer la contingence, les voitures sans pilote, stade suprême de l’automatisation, nous y soumettent intégralement, puisque c’est à elles qu’il appartiendra de faire de nous des meurtriers, sans que nous ne puissions plus rien y faire. En mettant à nu ces contradictions, elles débouchent sur le retour explosif du facteur humain qu’elles avaient cru refouler.


Extrait

«Son intention était de n’aborder Julius qu’après que les journaux auraient parlé du «crime». Le crime! Ce mot lui semblait plutôt bizarre; et tout à fait impropre, s’adressant à lui, celui de criminel. Il préférait celui d’aventurier, mot aussi souple que son castor, et dont il pouvait relever les bords à son gré»

(A. Gide, «Les caves du Vatican», 1914)

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