Découverte

Des voitures aux Aborigènes: deux musées inattendus à découvrir dans un château du Val-de-Travers

Revenu d’Australie, le couple Gérard et Theresa Burckhardt a ouvert il y a une dizaine d’années à Môtiers deux musées inattendus. L’un consacré à l’art aborigène, l’autre aux voitures anciennes. Le tout dans un château style Régence, autrefois fréquenté par Rousseau

«Il n’y a pas plus grande satisfaction que celle que procurent des objets parfaits», notait en 1762 Jean-Jacques Rousseau dans Emile ou De l’éducation. C’est l’année où il fuit la France et s’installe à Môtiers. Dans le village du Val-de-Travers, le philosophe n’a qu’une rue à traverser pour se rendre dans un château style Régence, propriété des Ivernois. Il aime d’autant plus y venir qu’il lutine la jeune fille de la famille neuchâteloise. Parions qu’il y parle aussi du «bon goût», selon lui une convention dictée par le plus grand nombre, alors que le plaisir des choses belles doit avant tout venir d’une émotion personnelle.

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Deux siècles et demi plus tard, les propriétaires du même château d'Ivernois suivent l’opinion de Rousseau. Ils ont créé dans leur propriété non pas un, mais deux musées à leur propre goût. La Grange et le Manège détonnent dans la culture du vallon: le premier est consacré à l’art aborigène d’Australie, le second à des automobiles anciennes dont une bonne part vient également des antipodes. La peinture du rêve à côté de vieilles carrosseries? Gérard et Theresa Burckhardt ne hiérarchisent ni ne différencient leurs passions. Pour eux, il s’agit d’objets d’art, chacun à sa manière.

La Grange a été aménagée pour recevoir une collection d’art dans les meilleures conditions muséales.

Gérard Burckhardt, d’origine bernoise, a fait fortune dans la région de Perth en Australie-Occidentale. Il a exploité des mines d’or, s’est occupé d’immobilier et de finance pendant un quart de siècle. Après avoir collectionné des montres (son père était horloger), Gérard Burckhardt s’est tourné vers les belles voitures, surtout anciennes. Son épouse Theresa s’est prise de passion pour l’art autochtone, constituant au fil des années une collection de grande qualité. L’actuelle exposition L’effet boomerang, les arts aborigènes d’Australie au Musée d’ethnographie de Genève accueille une vingtaine de peintures du fonds rassemblé par Theresa Burckhardt.

Quatre ans de travaux

Son mari revenait souvent en Europe pour ses affaires. Notamment à Môtiers, où habitait l’un de ses amis. C’est là que Gérard Burckhardt a découvert un château du début du XVIIIe siècle, construit à la française, même à la parisienne, avec cour et jardin. Il a longtemps patienté avant que la demeure soit mise en vente. Enfin, au début des années 2000, le couple a pu acquérir le château, hélas en mauvais état.

Quatre ans de travaux ont été nécessaires à la restauration minutieuse de la propriété, qui comporte une grange de 1721 et un manège de 1856. Aujourd’hui, le château d’Ivernois est classé «joyau du patrimoine architectural neuchâtelois du XVIIIe siècle», en outre reconnu d’intérêt national par la Confédération. Le vitrage de ses fenêtres est d’époque: elles déforment un rien la vue sur l’extérieur, donnant au grand parc une touche picturale.

La Grange a été aménagée pour recevoir une collection d’art dans les meilleures conditions muséales. Sur deux niveaux, l’espace baigne dans une pénombre propice à la bonne conservation des peintures délicatement pigmentées et des objets aborigènes chargés de spiritualité ancestrale. Cet automne encore, le musée présentait l’art ocré de la région de Kimberley en Australie-Occidentale. A la Grange, une exposition temporaire dure deux ans, puis le thème change, explorant d’autres thèmes d’une culture née il y a soixante millénaires.

Toutes les automobiles du musée ont une histoire, parfois des histoires successives qui chevauchent les siècles

Le Manège a tiré parti d’un volume intérieur sans obstacle, destiné aux équidés de race. Le sol de la construction a été creusé sur trois mètres pour ajouter un second niveau, soutenu par des poutrelles métalliques. Les chevaux-vapeur ont succédé aux chevaux: vingt-cinq voitures de collection trônent dans le musée. Carrosseries et moteurs engagent un dialogue avec les escaliers en métal, les tubes de chauffage, le système de déshumidification qu’il a fallu installer pour préserver le cuir et les tissus des vieilles anglaises, américaines ou françaises.

La voiture de Rockefeller

Toutes les automobiles du musée ont une histoire, parfois des histoires successives qui chevauchent les siècles. Cette Jeanperrin Vis-à-vis (les passagers se faisaient face) de 1897 a été la première voiture à rouler dans le Val-de-Travers. Cette Crane-Simplex de 1916 était en son temps encore plus onéreuse qu’une Rolls. John D. Rockefeller, le baron du pétrole, en avait deux, l’une pour l’été, l’autre pour l’hiver. En revanche, la voiturette BNC à moteur Dornier était surnommée la «Bugatti du pauvre». Une vraie Bugatti se tient non loin, une Type 49 des années 1930, huit cylindres en ligne.

La majorité des pièces de collection ont été acquises en Australie. Certaines ont été carrossées ou restaurées sur place par des artisans réputés. Une effigie de Kangourou surmonte le radiateur d’une Delage de 1924, une plaque de Tasmanie immatricule une Maxwell de la même époque. La Cord Phaeton de 1937 est pour le Musée d’art moderne de New York l’archétype de la voiture Art déco. Il y a quatre anciennes Rolls-Royce, dont une a figuré dans le film britannique «La Rolls-Royce jaune» dans les années 1960. Cette Phantom de 1931 a ainsi tourné avec Rex Harrison, Jeanne Moreau, Alain Delon ou Ingrid Bergman.

Gérard Burckhardt était à nouveau installé en Suisse quand l’une de ses Rolls, une Silver Ghost de 1924, a participé à un concours d’élégance en Australie. C’est le restaurateur de la voiture, réputé dans le monde entier (cinq ans d’attente si vous lui envoyez votre Rolls), qui a conduit la voiture sur place. Le concours fini, Gérard Burckhardt a téléphoné à l’artisan, Roger Fry, pour lui demander comment cela s’était passé. «Pas trop mal, la voiture roule bien», a répondu Roger Fry. «Très bien, mais le concours?» a insisté le propriétaire de la voiture. «Le concours? Ah oui, c’est vrai, on a eu 1er prix pour la restauration. Et un autre 1er prix pour la meilleure Silver Ghost. Et encore un 1er prix pour la meilleure voiture du concours.»

Glissons sur les deux Bentley, l’Austin-Healey, la Lamborghini ou la Ferrari Testarossa pour prévenir le public que le Manège se visite toujours sur rendez-vous préalable. Pour sa part, La Grange ferme habituellement ses portes à la fin octobre. Mais l’exposition sur les œuvres de Kimberley, accrochée jusqu’en mai prochain, peut elle aussi être montrée sur demande. Un cas comme l’autre vaut le détour dans le bien nommé Val-de-Travers.


La Grange et le Manège,Fondation Burkhardt-Felder Arts et Culture, Môtiers (NE)

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