On trouvera peut-être mon propos de cette semaine un rien passéiste. Disons que j’adresse un clin d’œil à une pratique dont j’espère toujours la disparition, même si rien, hélas, n’indique un fléchissement, au moins sur les chaînes généralistes.

Je rends hommage à Serge Sauvion, qui nous a quittés samedi dernier. L’acteur était surtout connu pour être la voix française de Columbo. Il avait entamé son parcours dans les cabarets canailles, déclamant Villon et Rabelais avec Pierre Vaneck, disparu le 31 janvier. On l’a vu au cinéma dans Ne nous fâchons pas, Le Pacha ou L’Emmerdeur et, à la TV, dans des séries mémorables, dont Les Cinq Dernières Minutes, Pause-Café et Les Brigades du Tigre (années 1980), dans d’autres passables, Châteauvallon ou Avocats & associés. Il avait aussi doublé Jack Nicholson, Marcello Mastroianni, Peter Lupus de Mission: Impossible ou César dans les dessins animés d’ Astérix .

Et puis, Columbo . Ce timbre unique, à peine exagéré dans le mode rauque, un peu traînant, et soudain grimpant quelques octaves pour la célèbre relance de l’inspecteur, sa «dernière question». Ce doublage-là, de surcroît étalé sur une quarantaine d’années, avait une âme. Il justifiait presque cette habitude par ailleurs pathétique, mais dont les chaînes françaises ont toujours raffolé. La voix de Columbo avait tout du repère anti-zapping, perçue aussi vite que l’image de Peter Falk. Une balise dans l’océan télévisuel. Fait rare, le doubleur avait rencontré l’acteur à plusieurs reprises. On pouvait d’ailleurs leur trouver une légère ressemblance physique.

C’est l’histoire de quelques brèves décennies de doublage artisanal, typé. Avec des voix censées représenter la quintessence de la virilité (Jacques Thébault, le son de Robert Conrad – Les Mystères de l’Ouest – ou de Patrick McGoohan, Le Prisonnier; Henri Djanik, la sonorité gutturale de Kojak); porter une singularité exotique, à l’image de Michel Roux et Claude Bertrand, respectivement Tony Curtis et Roger Moore d’ Amicalement vôtre ; ou rafraîchir le petit écran par une espiègle féminité (Michèle Montel, chant de Diana Rigg en Emma Peel dans Chapeau melon et bottes de cuir).

Pour cette incarnation francophone du personnage, on trouvera peut-être quelques équivalents actuels dans la franchise des Experts , le timbre doctoral de Stefan Godin pour Grissom, la tessiture flegmatique de Bernard Metraux pour Horatio Caine…

Mais le cœur n’y est plus et la qualité des doublages ne cesse de décliner, quand ils ne sont pas perforés par la censure des TV francophones. Car malgré la codification pudibonde des chaînes américaines, les dialogues sont notoirement moins grivois ou crus en français qu’en anglais. On se souviendra donc de ces voix historiques qui plongent dans le silence, telle celle de Serge Sauvion. On souhaiterait que cette tradition les suive.