Rares sont les voix dont chaque particule reste en mémoire à la première écoute. En 1993, sur les étals des marchés africains, on trouvait en pagaille les cassettes de Lokua Kanza, copies approximatives d'un album inaugural au souffle tenace. Parmi les fleuves intarissables de musique congolaise, gouailleuse et destinée aux pistes de danse, qui inondent le continent noir, le timbre de Lokua Kanza tranchait. D'infimes mélopées tactiles, des prières en somme, déclinées dans une langue râpeuse. Alors que les Koffi Olomidé, les Papa Wemba, batailleurs de la chanson à paillettes, continuaient de produire tube éphémère sur refrains de sueur, le jeune vocaliste sculptait une nouvelle esthétique. Plus intime, parfois plus angoissée. Neuf ans plus tard, Kanza n'a pas renié une respiration de sa trajectoire marginale. Toyebi Te reprend, affine les découvertes d'alors.

«Je chante un autre Congo, moins connu que celui des rumbas de clubs. Mon Congo à moi.» Il faut imaginer les nuits jeunes de Lokua Kanza, passées à scruter derrière une palissade les orchestres de première partie, à Kinshasa. Ces ensembles de jazz, c'est-à-dire de toute musique que les radios américanisées enchaînent. «Ils jouaient de tout, du James Brown, du Johnny Hallyday. En Europe, il y a des quotas qui gèrent les passages sur les ondes. Chez nous, on mangeait de tout.» Il sourit. Lui qui apparaît toujours, sur les couvertures de ses disques, la mine perplexe. Lui dont le chant flirte souvent avec les larmes. «Je n'ai jamais feint le bonheur. Quand tu chantes, c'est ton être que tu exposes.»

En Afrique, Lokua Kanza apprend une autre Afrique que celle des nocturnes extatiques et des rythmes lancinants. Il s'invente dans les chœurs d'église, entend furtivement Miriam Makeba, rencontre Ray Lema qui lui offre sa première guitare. Lema travaille aussi à la construction d'une musique plus fragile, une poétique moins excessive. Lokua Kanza en fait son mentor. Il étudie Bach, participe au groupe convoité de la Reine Abeti, diva continentale. Dès les années 80, il s'installe à Paris qui, à cette époque, voit tous les artistes en exil se rassembler. Paradoxalement, dans la capitale, le chanteur se souvient davantage de ses années passées hors des villes. «Je suis attiré par les musiques rurales. J'ai valorisé une image plus spirituelle, plus profonde de ma culture. Je me suis souvenu des chants de village que ma mère, Rwandaise, me glissait dans l'oreille.»

En une poignée de mélodies, Lokua Kanza s'impose. D'abord par la scène. Dans ses configurations minimales, accompagné seulement de voix et de percussions, il rompt avec une décennie de guirlandes jetées dans le creuset africain. Ces années où la world music est née, autant comme une bénédiction qu'une promesse faite aux producteurs crapuleux de devenir cosméticiens. Lokua Kanza renonce au superflu, il produit seul. «J'aime aussi le faire pour d'autres. J'ai arrangé un album pour Papa Wemba. Cela me permet d'observer un artiste, d'en extraire la substance. Mais être producteur est un métier dangereux. Le monde de l'autre, c'est presque son âme.» Le monde de Lokua Kanza est ainsi, posé sur une feuille de soie qui menace de rompre. Rien de plus instable que ces fresques gravées, d'une naïveté qui n'est pas une légèreté.

Nouvel ouvrage tissé, Toyebi Te abrite quelques grâces inouïes. Gimmick syncopé de «Good Bye», incantation bouleversante de «Kumbo», pulsation chantée de «Kumisaka Nkolo». En lingala, en swahili, dans ces langues que Lokua Kanza utilise parce qu'elles sont siennes et parce que, comme il dit, «belle est la différence». Après vingt ans d'Europe, le chanteur n'a pas guéri les maux de l'exil. Il y a quelques semaines, à Bamako, il défendait la parole des créateurs contre celle des politiciens, dans un séminaire où de nombreux inventeurs de chansons africaines s'étaient donné rendez-vous pour parler d'anti-mondialisation. «Je ne pense pas qu'un artiste ait un pouvoir particulier. Chacun doit être à sa place. Mais si on dit que l'Afrique est malade, le monde doit l'être aussi. Alors, je veux chanter cela.»

Lokua Kanza, «Toyebi Té» (Universal).