Natalie Dessay est de retour à Genève, sous les traits de Manon, l'héroïne de l'opéra de Massenet. Véritable tour de force pour soprano endurante, Manon évolue sur cinq actes et deux heures et demie de musique volubile, dont l'écriture néoclassique trame son jeu de références: Massenet, à la fin du XIXe siècle, construit une sorte d'hommage à l'opéra-comique. Il le tempère de gravité et de lyrisme charnu, d'invention aussi, menant l'héroïne de l'âge des possibles à celui des désillusions puis à une issue fatale. Manon meurt, aventurière ballottée, courtisane châtiée, amoureuse tiraillée entre suraigus pour colorature diamantaire et suppliques de diva écorchée vive.

Alors que Manon tricote entre les canons de l'opéra-comique et la veine élégiaque et tragique, Alain Garichot s'attache à éclairer la machinerie d'une société essentiellement vouée à la représentation. Où les cocottes trouvent spirituel d'être prises pour de la volaille à tâter, où l'attachement s'achète avec des bijoux, où les désirs sont exclusivement narcissiques. Les femmes y sont l'étalon-or du pouvoir, jouent le jeu, en profitent aussi. Survient Manon, blanche apparition vite mise au parfum, qui par ses revirements – entre sentiment et calcul, raison affective et raison sociale – choque, blesse, passionne, vexe, se repend, meurt épuisée.

Manon apprend à vivre dans une société vernie, conventionnelle et sclérosée, alors Alain Garichot fait une mise en scène vernie, conventionnelle et sclérosée. Il a d'ailleurs été hué pour cela. L'émancipation et la spontanéité sont condamnées dans le texte, alors la mise en scène condamne pêle-mêle la véracité du jeu d'acteur, la liberté de mouvement. Le jeu social est un vaste défilé de mode, alors de très jolies robes couture (conçues par Claude Masson) habillent les femmes, parmi lesquelles quelques mannequins engagés comme le chœur à faire tapisserie. Il y a décidément des fidélités au texte qui s'avèrent néfastes.

Pas d'ancrage réaliste ou historique ici, pas non plus d'imaginaire suffisamment puissant et cohérent pour rendre ces ancrages caducs. Voilà qui condamne Manon à végéter dans un genre condamné: l'opéra, dans tout ce qu'il a de moins gênant, de moins nécessaire aussi. Même s'il est ponctué de jolies trouvailles: le cadre boisé du deuxième acte, vide de toute table comme attendu, mais qui s'ouvre avec magie pour permettre à Manon son entrée dans «le monde»; un bel écran de brume pour faire accéder, au séminaire de Saint-Sulpice, Manon et Des Grieux à la lumière de leurs retrouvailles.

Pourtant, il y a dans cette production genevoise une brochette de bons chanteurs: Alain Vernhes dans le rôle du Comte Des Grieux, stature parfaite de commandeur mais aussi de père empathique, voix d'une humanité non arbitraire rendue lisible par des basses chaudes et pleines. Bernard Van der Meersch (Guillot de Morfontaine), qui oscille avec une certaine réussite entre le comique et le machiavélique; Stefano Secco – le Chevalier Des Grieux – sensible et engagé malgré un jeu limité et des aigus parfois voilés.

Il y a même, aussi, des chanteurs exceptionnels, qui savourent le plaisir d'habiter la scène à condition d'être dirigés. Ils éclairent la partition de Massenet, que Patrick Davin, à la tête de l'Orchestre de la Suisse romande, traite avec peu de sensualité et d'éclat. Un Ludovic Tézier, par exemple, qui parvient à faire surnager le rôle de Lescaut dans sa brillance infatuée, et qui demeure vocalement impérial. Quant à Natalie Dessay, pour qui il s'agit d'une prise de rôle, elle trouve bien souvent les moyens de remplir l'espace: finesse extrême de la découpe vocale, diction parfaite, pianos crépusculaires quoique translucides, éclats de vocalises. Et intelligence du personnage de Manon, qu'elle fait évoluer par le geste et la voix jusqu'à ses pages les plus dramatiques (superbe scène de Saint-Sulpice). Cette Manon genevoise lui doit beaucoup, sans avoir donné à son talent les moyens d'exploser dans toute son envergure.

Manon, de Jules Massenet. Grand Théâtre, place Neuve, Genève. Avec Natalie Dessay les 19 et 23 juin à 20 h, le 27 juin à 17h. Avec Inva Mula les 17, 21 et 25 juin à 20 h. Loc. 022/418 31 30 et http://www.geneveopera.ch