Portrait

La voix de Johnny, rallumer le feu

Jean-Baptiste Guégan est le sosie vocal de Johnny Hallyday. Depuis la mort de son idole, il chante dans des Zénith. Rencontre avec un possédé qui a remporté l’émission «La France a un incroyable talent»

Aux auditions de l’émission La France a un incroyable talent, il avance sur le plateau, les jambes légèrement arquées, la veste noire, le teint pâle. Rien qu’à sa voix parlée, les jurés saisissent immédiatement. «C’est Johnny», s’exclame Marianne James. La bande musicale tourne. Il chante Ô Marie. Un vent froid parcourt la salle. Les yeux immédiatement s’embuent. A la fin de la chanson, il n’est plus question du spectacle, du concours – chacun sait qu’il l’a déjà remporté. Hélène Ségara, depuis son pupitre, lui parle comme s’il était Johnny Hallyday: «Tu le rends éternel.» «Tu n’es pas le sosie, tu es la réincarnation», complète Marianne James. Ce soir-là, Jean-Baptiste Guégan, 35 ans, a pris la voix de son maître.

Fin de matinée parisienne, deux mois plus tard. Dans le hall d’un hôtel Mercure du XVIIe arrondissement, l’agent de Guégan rend à peine le bonjour qu’on lui tend, affairé à son téléphone portable. «Il y a tellement à faire, tout le monde veut le voir. On a 33 Zénith à remplir.» Christophe Porquet, crâne rasé, grosses lunettes de bon élève, est beaucoup moins antipathique qu’il ne veut le laisser croire. Seulement voilà: tout ce qu’il avait prévu il y a moins de deux ans est en train de se réaliser et c’est énorme. Le spectacle La voix de Johnny ne se veut pas une simple imitation du héros défunt, mais une sorte d’invocation collective.

Premier karaoké

Jean-Baptiste Guégan, lui, regarde à terre. Il décoche un demi-sourire. Va chercher des cafés. Il ne ressemble ni à Johnny, ni même au chanteur déterminé qu’on a vu dans l’émission de M6. On essaie d’imaginer ce soir d’été finissant, à Binic, le Saint-Tropez breton, le grain de beauté des Côtes-d’Armor. Il avait 17 ans. A cette époque, le bar Le Charly, situé sur le quai entre le bar Le Surcouf et une boutique de vêtements marins, organise des karaokés. Jean-Marie, qui n’a jamais chanté hors de sa chambre, a été convaincu par sa famille; sa mère, surtout, qui contrôle la parfaite identité entre sa voix et celle de l’idole.

Sur l’album posthume de Johnny: De profundis

«On vivait sur Saint-Brieuc, à vingt minutes de là. On a débarqué tous ensemble en voiture. Celui qui animait le karaoké, c’était Yves-Jacques. Je tends mon papier avec le nom de la chanson inscrite: J’la croise tous les matins. J’attends mon tour. Ils avaient des laser discs avec d’un côté la version voix et de l’autre l’instrumental. Je me mets à chanter. Et Yves-Jacques arrête le disque, il commence à engueuler le copain qui l’aidait – Balou, il s’appelait. Il pensait qu’il s’était trompé de face. Il a foutu le bordel. Quand il a compris que c’était bien moi qui chantais et pas Johnny, il en a redemandé. Le karaoké s’est transformé en spectacle. A chaque fois qu’une chanson finissait, on m’en demandait une autre.»

Yves-Jacques, dit «l’homme-orchestre», pressent le filon. Pendant dix-sept ans, ils parcourent ensemble les routes bretonnes, près de 5000 concerts, des mariages, des comités d’entreprise, ce qui se présente. Tous les étés, ils se postent en face du Charly sur une remorque de tracteur et plusieurs milliers de personnes viennent l’écouter. Jean-Baptiste a quitté tôt le Lycée Joseph Savina de Tréguier, il a bien obtenu un CAP de menuisier agenceur, mais il ne se voit pas finir chez Ikea à vendre des meubles emballés: «J’ai tout essayé pour m’en sortir, j’ai même découpé du cochon. Alors quand Yves-Jacques m’a proposé de gagner ma vie en chantant, je n’ai pas refusé. Si je gagnais 1200 euros, c’était le paradis. J’étais comme les «gilets jaunes.»

Un jour, le déclic

Très souvent, même gratuitement, Jean-Baptiste répond aux appels des bars vides du coin, il enfourche sa mobylette avec un kit à 80, manque cent fois de mourir, répond par des coups aux mecs bourrés qui s’en prennent aux femmes, mais il chante presque chaque nuit avec la voix de Johnny. C’est son père qui la lui a mise en tête. En septembre 1992, ils font ensemble le voyage de Paris. Johnny Hallyday chante au Palais omnisports de Bercy. «La salle devait avoir 20 000 personnes et le temps s’est arrêté. On voit ce bonhomme, cette bête de scène qui arrive. Il descend d’une espèce de cabine en tour de magie. C’était un peu improbable. Du jamais vu. J’ai 9 ans, je suis assis dans mon siège, il y a mon cœur qui tape dans mon t-shirt. C’est la première fois de ma vie que je vois quelque chose d’aussi extraordinaire. A lui seul, c’est un parc d’attractions, un vrai manège, une sensation. Voilà, c’est lui et personne d’autre. Je l’ai pris comme une porte de prison.»

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De retour à Saint-Brieuc, Jean-Baptiste s’enferme dans sa chambre – 5 mètres carrés, tapissée de blanc, une fenêtre qui donne sur le jardin. Il pose le disque du concert du Pavillon de Paris 1979 sur la platine vinyle. Il l’écoute en boucle. En boucle. «Plusieurs centaines de fois, chaque fois que j’avais fini, je recommençais. J’oubliais d’aller à l’école.» Il chante sur Johnny, avec un manche d’aspirateur pour faire pied de micro. Parfois, depuis la cuisine, sa mère hurle parce qu’une note est fausse. Quand ils ont les moyens de s’acheter la cassette vidéo, Jean-Baptiste trouve incroyables les lunettes avec des lasers verts que Johnny a enfilées pour son entrée en scène: «C’était un extraterrestre, je suis tombé amoureux de ce type, de sa façon d’être.» Mais il ne passe pas des heures à essayer de copier ses postures. Il reste tout à sa voix.

Un jour, il sait qu’il la possède. «Il a fallu beaucoup travailler et puis j’ai eu le déclic. J’ai dit: «C’est beau, c’est bon, je le tiens.» J’avais tout compris, sa façon d’être, sa façon de chanter. Je ne risquais vraiment plus rien. Il venait de sortir Allumer le feu, qui est très dur à chanter. J’ai vu que je ne pouvais pas le faire. Je me suis dit: «Nom de Dieu, il ne va pas me faire chier longtemps.» Il montait vraiment haut. Et puis j’ai compris comment il faisait.»

Johnny veille

La gouaille tranquille de Jean-Baptiste Guégan, cette façon qu’il a d’expliquer des choses compliquées avec des mots simples, est soudain renversée dès qu’il chante même une demi-phrase juste pour vous montrer un truc. Il devient alors un autre. On en est presque dérangé de le regarder, comme si une bande originale était posée sur ses lèvres muettes. On a déjà entendu des tombereaux d’imitateurs de Johnny, des pantins en cuir, des caricatures, et même parfois des sosies vocaux qui ont si bien pris les inflexions, le râle plaintif, le blues sudiste passé par le filtre de Salut les copains, qu’ils en paraissent des clones. Mais jamais comme Jean-Baptiste, dont la voix n’est pas une réplique mais un retour. Parce que Johnny Hallyday est mort.

«Alors, c’est simple, j’étais chez moi. Il était 4h30 du matin. Mon pote Teddy, qui est lui aussi fan de Johnny, m’appelle: «Ma poule, Johnny est décédé putain. La vache», qui m’dit. Je lui réponds: «Arrête tes conneries.» J’allume la télé et là, effectivement, Johnny était mort. Cela m’a fait froid. Ça s’est écroulé un peu. J’ai été effondré, et donc il a fallu se rendre à la réalité des choses. J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps, parce que j’ai quand même perdu mon père spirituel. Je trouvais cela un peu rapide quand même, sa mort.»

A cette époque, avec son nouvel agent, Christophe Porquet, ils préparent déjà depuis plusieurs mois un spectacle d’hommage à Johnny – La voix de Johnny – qu’ils auraient bien aimé donner de son vivant. Jean-Baptiste ne s’y déguise pas. Il chante juste avec la voix de Johnny. Après son décès, le 5 décembre 2017, tout prend une autre ampleur. Quand il se retrouve quelques jours plus tard à chanter Marie, c’est différent. «Il avait disparu. Il y avait beaucoup plus de sensibilité dans mon âme. Je pense que j’ai une mission. J’ignore pourquoi c’est moi qui suis l’élu. Cela aurait pu tomber sur un sosie. J’ai rencontré l’un des paroliers de Johnny, Michel Mallory. Il m’a clairement dit que Johnny veille sur moi. Je ne suis pas sûr que j’y croie vraiment.»

En fait, il y croit. «C’est possible. Au fond de moi-même, je pense que j’y crois. Avec tout ce qui m’arrive en ce moment, il faudrait être con pour ne pas y croire.» Il faut voir les salles que Jean-Baptiste Guégan traverse depuis la mort de Johnny, ce sont des vagues de larmes, parfois lui-même est submergé par l’émotion des autres et il doit s’arrêter. Ce phénomène étrange, qui relève davantage de la séance de spiritisme que du revival, n’aurait sans doute pu arriver avec un autre artiste que Johnny dans la francophonie. En près de soixante ans de carrière, Johnny Hallyday avait réussi à développer avec ses fans une relation de proximité unique. Il était l’exutoire et la liberté. Il était la vie rêvée des autres.

Mimétisme par le timbre

Quand il est mort, cette voix a manqué, elle a laissé des milliers d’êtres inconsolables dans des appartements où, comme chez le Breton, les dizaines de posters affichés ne suffisaient plus à combler l’absence. Il vient remplir le vide. Il ne se contente pas de se substituer, il perpétue. Ce qui est passionnant et vertigineux, dans cette histoire, c’est effectivement que la doublure n’est pas physique. L’entreprise de Jean-Baptiste Guégan relève entièrement de la reconnaissance vocale. Ce mimétisme de l’identité par le timbre semble plus troublant encore qu’une gémellité. Souvent, Guégan se rebiffe quand on le qualifie d’imitateur. «Je ne fais pas mon Johnny. Je fais mon Jean-Baptiste.» Comme si, à force de chercher cette voix, c’était elle qui avait fini par le trouver.

Quand Michel Mallory rencontre Jean-Baptiste, il vacille; il est le parolier qui a le plus écrit pour Johnny, plus d’une centaine de chansons, dont La musique que j’aime. Même les imperfections de Johnny, cette façon de traiter alternativement le rythme en arrière ou en avant, Jean-Baptiste les reproduit. Ce pleur rentré, la force de Hallyday dans les ballades, cette manière de «chanter du bout des lèvres», Guégan les a capturés. Il vous montre ce dont il s’agit, avec Tennessee. Vous avez la chair de poule, exactement comme lorsqu’un fantôme passe.

Mallory a tendu à Guégan des textes de chansons qu’il avait écrits pour Johnny, juste avant sa mort. En avril, ils iront les enregistrer à Nashville. L’aventure continue. On n’arrête pas cette voix, au point où l’agenda de Jean-Baptiste est rempli de concerts dans les plus grandes salles de France, une première sans doute pour un sosie vocal. On s’apprête à lui dire au revoir, il veut vous montrer encore la bague d’argent massif en tête de mort qu’il porte à la main droite. Sur l’auriculaire, il a enfilé une autre bague gravée des initiales JH. «C’est Johnny qui avait donné cette parure à Michel Mallory, avec le collier qui l’accompagne. Quand il m’a entendu, Michel me l’a transmise. Je dors avec, je me douche avec. Elle ne me quitte plus.»


Jean-Baptiste Guégan, «La voix de Johnny». En concert le 24 février à Villars-sur-Ollon, Centre des sports; le 24 mai à Lausanne, Salle Métropole; le 12 juillet au festival Sion sous les étoiles.

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