D’abord l’étoffe de la voix, incroyablement onctueuse. Et puis les couleurs qui en émanent. Renée Fleming a un timbre unique. Mercredi soir, dans une salle du Grand Théâtre de Genève archi-comble, la diva américaine, étoile du Metropolitan Opera de New York, a envoûté le public au fil d’un programme aussi exigeant qu’original.

A 53 ans, Renée Fleming affiche une forme éblouissante. Elle module sa voix sans mauvaise habitude. La ligne, admirablement sculptée, d’une élasticité idéale, confère toute leur éloquence aux lieder de Schönberg, Zemlinsky et Korngold qu’elle chante en première partie. Nul vibrato qui affecte souvent les cantatrices une fois passé le cap de la cinquantaine.

Si l’on peut émettre des réserves, ce sont des tournures de phrases parfois affectées – «O mio babbino caro» de Puccini offert en bis. Loin d’être inintelligible, la diction est un peu pâteuse en allemand. Renée Fleming fait un réel effort pour se faire comprendre en français.

Pour épouser cette voix aux scintillances et aux couleurs mordorées, le pianiste polonais Maciej Pikulski développe un jeu souple et liquide. D’emblée, le tandem brosse un tableau onirique, mêlé d’angoisse sous-jacente, dans le lied de jeunesse Erwartung de Schönberg (Attente). Le timbre crémeux et hyperféminin de Renée Fleming agit comme un baume. La soprano éclaircit la voix sur certains mots («die bleichen Steine»), l’assombrit sur d’autres («Funken und versinken»). Le lied suivant, Jane Grey de Schönberg aussi , est plus fougueux et morbide. La cantatrice met à son avantage le registre grave (les résonances dans la poitrine), ce qui donne une teinte particulière à son chant; on frôle l’affectation parfois, mais c’est très beau. Les quatre lieder de Korngold regorgent de volupté et de sensualité. Renée Fleming joue la carte de la séduction avec l’air «Frag mich oft» de Johann Strauss fils, dans un arrangement de Korngold, où elle fait le portrait d’une Viennoise, «fière de l’être».

Le temps de changer de robe à l’entracte, elle aborde le répertoire français avec trois Chants d’Auvergne de Canteloube. On y savoure une pure vocalité sur une note glamour (Baïlèro) , ce qui ne l’empêche pas d’être mutine ou profonde (la plainte intérieure de La Délaïssádo ). Dans Shéhérazade de Ravel, l’accompagnement au piano plutôt qu’à l’orchestre fait de ces tableaux exotiques un songe intérieur. Le timbre riche de Renée Fleming contraste avec le chant moins capiteux d’une Régine Crespin. «Asie» ne convainc pas pleinement, un peu monochrome, en raison notamment du pianiste Maciej Pikulski qui n’anime pas assez les textures. «La Flûte enchantée» et «L’indifférent», en revanche, touchent droit au cœur.

Généreuse, la diva offre quatre bis. Sur un piano éminemment élastique, elle chante le «Lied de Marietta», tiré de La Ville morte de Korngold. Sublimes colorations d’une voix.