Carnet noir

La voix tendre et ardente de Nicolai Gedda s’est éteinte

Le ténor suédois a mené une carrière étincelante. Il avait un timbre phonogénique que l’on peut savourer dans ses 200 enregistrements. Il a commencé sa carrière professionnelle comme employé de banque. L’annonce de sa mort, survenue le 8 janvier, à l’âge de 91 ans n’est tombée que jeudi

C’était un ténor de légende, une voix au soyeux admirable doublé d’une ardeur rayonnante. Nicolai Gedda a eu une carrière d’une longévité exceptionnelle. Né en 1925, il a chanté plus de quarante ans sur scène. Il détient un nombre record d’enregistrements (près de 200 disques studio pour des grands labels comme EMI) et a abordé près de 70 rôles. Son répertoire était d’une étendue phénoménale, avec des incarnations dans le répertoire français et russe en particulier qui restent des modèles d’inspiration et de technique vocale.

Un chanteur polyglotte

La nouvelle officielle de sa mort n’est tombée que jeudi, alors que le ténor suédois s’est éteint il y a un mois, le 8 janvier à Tolochenaz. «C’est certainement l’un des plus grands ténors lyriques qu’on n’ait jamais eus. Il avait la chance de posséder huit langues!», s’exclame Paul-André Demierre. Le musicologue et ancien producteur de radio pour Espace 2 se souvient l’avoir entendu chanter Don Ottavio dans «Don Giovanni», en juin 1974 à Berne, et dans «Benvenuto Cellini» de Berlioz, en 1976 au Covent Garden de Londres, au sein d’«une production magnifique». «Il avait une expression musicale extraordinaire et un sens des langues invraisemblable. Ce n’était pas un acteur qui bougeait beaucoup, mais il avait une présence en scène indéniable due à la qualité de son chant et de son phrasé, surtout. Il savait chanter en finesse.»

Elevé par sa tante

Né le 11 juillet 1925 à Stockholm, Nicolai Gedda a entamé sa carrière avec «Le Postillon de Longjumeau» d’Adolphe Adam (la «Ronde du postillon» donnant l’occasion au ténor de monter jusqu’au contre-ré!). Abandonné à sa naissance, il est élevé par sa tante Olga Gädda, fille d’un russe émigré en Suède puis à Riga, et par Michail Ustinov, un Cosaque né près de Rostov qui a fui la révolution de 1917. La famille Ustinov déménage à Leipzig lorsque le petit Nicolai a 4 ans. Son père est cantor à l’église russe orthodoxe, et c’est là qu’il se met à chanter. Très jeune, il apprend le suédois, le russe, l’allemand, puis le français au lycée. La famille reste à Leipzig jusqu’en mai 1934, date à laquelle elle fuit l’Allemagne et la peste brune pour regagner Stockholm.

Employé de banque

Entre-temps, l’adolescent a appris qu’il est en réalité le fils naturel de son «oncle», Nikolaï Gädda, et d’une Suédoise, Clary Linnéa Lindberg, qui n’ont pas eu les moyens de l’élever, faute d’argent. Le voici qui gagne son pain tant bien que mal avec un job qui ne l’enthousiasme guère. «Ce n’est qu’à 23 ans que j’ai réalisé ce que je voulais faire de ma vie. J’étais employé de banque à l’époque et je ne supportais plus ça. J’ai alors décidé de trouver un bon professeur de chant et de voir où cela pouvait me mener.» Dès 1949, Nicolai Gedda prend des cours auprès de Carl Martin Oehmann, éminent ténor wagnérien. Quelques mois plus tard, il gagne le prix Kristina Nilsson. En 1950, il est accepté comme auditeur libre à la Royal Academy of Music de Londres, tout en travaillant encore à mi-temps à la banque.

L’année 1951 marque un tournant décisif. On lui propose le rôle-titre du «Postillon de Longjumeau» à l’Opéra de Stockholm. Il n’a que 26 ans lorsque le producteur de disques Walter Legge (l’époux d’Elisabeth Schwarzkopf) et Herbert von Karajan l’approchent. Le premier l’enrôle pour participer à un enregistrement de «Boris Godounov» et le second pour chanter Don Ottavio, dans «Don Giovanni» à la Scala de Milan, en 1953. En 1954, il fait ses débuts à l’Opéra de Paris dans «Oberon» de Weber et à Covent Garden en chantant le Duc de Mantoue. Dès 1957, il devient l’une des étoiles du Met de New York (dans «Faust» de Gounod) où il chantera jusqu’en 1983.

De Mozart à l’opérette viennoise

Il enregistre «Faust» de Gounod, à deux reprises en 1953 et 1959, avec Victoria de Los Angeles, Boris Christoff et André Cluytens. Il grave aussi «Madame Butterfly» avec Maria Callas et Karajan (en 1955), immortalise au disque un magnifique Don José dans «Carmen», la première fois avec Victoria de Los Angeles et Thomas Beecham, la seconde avec Maria Callas et Georges Prêtre. Il laisse de splendides témoignages dans «Les Pêcheurs de Perles», «Lakmé», «Les Contes d’Hofmann», «La Bohème» avec Mirella Freni et Thomas Schippers, et bien sûr les opéras de Mozart et des opérettes viennoises… Il assure des créations («Vanessa» de Barber en 1958 au Met de New York), chante le bel canto (Nemorino dans «L’Elixir d’Amour»), le répertoire russe (magnifique Lenski!), évite de s’exposer aux rôles wagnériens trop lourds, à l’exception de «Lohengrin» abordé en 1966 à Stockholm. Nicolai Gedda approche la cinquantaine quand il enregistre «Manon», avec Beverly Sills, Arturo dans «I Puritani» (aussi avec Beverly Sills), Arnold dans «Guillaume Tell» de Rossini (aux côtés de Montserrat Caballé et Gabriel Bacquier, sous la baguette de Lamberto Gardelli).

«Il n’y a pas de ténor vivant qui ait une plus grande facilité dans le registre aigu que Gedda», disait à son propos le grand Luciano Pavarotti. «Pour moi, c’est la plus belle voix de ténor de la deuxième partie du XXe siècle», commente Eric Vigié, directeur de l’Opéra de Lausanne. «Il suffit d’écouter l’air tiré du «Roi d’Ys» d’Edouard Lalo sur YouTube: c’est le seul, parmi les autres ténors de sa génération, qui parlait et articulait le français de cette façon. Il avait une clarté, une facilité, il n’y avait pas décrochement dans la voix, il passait tous les registres jusqu’à la quinte aiguë.»

Paul-André Demierre se souvient l’avoir encore entendu en 1994, lors d’un récital à la Salle Métropole de Lausanne. «Il avait chanté l’air de Lenski d’«Eugène Onéguine». C’était quelqu’un de parfaitement naturel. Il refusait toute forme d’interview et ne voulait absolument pas qu’on parle de lui à la fin de sa vie.»

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