Clint Eastwood a gagné. Il avait en effet inscrit son nom sur la liste des rares pro-Bush de Hollywood. Ça tombe bien: durant les jours qui ont précédé la réélection du président américain, j'avais éprouvé l'envie de faire réimprimer ce tee-shirt qui s'arrachait dans les années 80. On y lisait: «Clint for President!» C'était l'époque où Eastwood n'avait pas encore signé ses plus grands films, les Impitoyable, Un Monde parfait, Sur la Route de Madison et Mystic River. C'était l'époque où, élu le 15 avril 1986 et sous bannière indépendante à la mairie de la touristico-californienne Carmel, il avait décidé de ne pas prolonger sa présence au-delà d'un mandat. Parce que, disait-il sagement, «la démocratie, c'est l'alternance».

«Clint for President!» J'ai eu envie de faire réimprimer ce tee-shirt, à force d'entendre, ces dernières semaines, ce ricanement: «Ton Clint soutient Bush: je n'irai plus jamais voir ses films!» C'est vrai, «mon» Clint a soutenu George W. Bush. Pire, ce faisant il s'est aligné aux côtés de noms que le bon goût réprouve au point que les anti-Bush ne se privent pas de les rappeler: Bruce Willis, Britney Spears, Chuck Norris, Schwarzie ou Ricky Martin. Autant de noms, autant de coups de fouet qui font mal à la réputation d'Eastwood en Europe.

Est-ce, pourtant, aussi simple? A force de croire que l'Amérique tout entière réfléchit en noir et blanc, en bons et en méchants, ne lui avons-nous pas, nous-mêmes, appliqué cette seule grille de lecture? Une grille qui n'explique pas pourquoi des personnalités de talent comme Dennis Hopper, Robert Duvall ou James Woods ont accompagné l'opinion d'Eastwood. Une grille

de lecture qui n'explique pas davantage comment Clint peut soutenir le président sortant alors que les têtes d'affiche de son dernier film, Mystic River, furent recrutées parmi les plus fervents opposants de Bush: Sean Penn, Tim Robbins, Marcia Gay Harden. Ne manquait guère que Michael Moore au générique.

Clint avait pourtant désigné, dans l'alternance, sa valeur démocratique suprême. Il mentait élégamment.

Sa valeur première, celle que tous ses films n'ont cessé de défendre, c'est le libre choix de chacun. Et c'est précisément en explorant plutôt cette zone grise et ambiguë, qui échappe à une description manichéenne du cinéma, des votants et du monde, que Clint Eastwood reste l'un des artistes contemporains les plus importants.