C'est vraiment parce qu'il y a prescription. Sans quoi il serait aussi mufle que prétentieux d'en parler: j'ai posé un lapin à Monica Bellucci! Il y a de quoi rendre fous les 15-25 ans qui viennent de la choisir, dans le dernier numéro du magazine Studio, comme leur actrice européenne favorite, devant Sophie Marceau, Vanessa Paradis et Audrey Tautou. Mais cet incongru lapin sera sans doute reconnu un jour comme la revanche des milliards d'anonymes, de 15 à 105 ans, qui ne passeront jamais de l'autre côté du miroir aux alouettes.

Ça s'est passé en mars. Pendant la promotion du film Agents secrets, qui vient de sortir en DVD. Nous avions rendez-vous à midi. Monica Bellucci était là, ponctuelle, envoûtante sûrement. Pas moi. Cinq minutes ont passé. Avait-elle seulement attendu cinq minutes dans sa vie? Dix minutes: chaque seconde a dû lui sembler odieuse. Après vingt minutes, agacée ou plutôt avec cette sublime lassitude des prime donne du Sud, elle est partie, m'offrant ce cadeau inestimable: être, sans doute, le seul homme au monde qui peut se vanter d'avoir fait faux bond à Monica Bellucci.

Professionnellement, je n'ai pas perdu grand-chose: à ce moment-là, en entretien, l'actrice parlait moins de cinéma que de sa grossesse, invitant la planète entière à l'admirer, à couver avec elle la petite Deva qui allait naître le 12 septembre. Exactement comme l'actrice américaine favorite des 15-25 ans de Studio le fait ces jours-ci: Julia Roberts, qui montre à quel point une femme enceinte est belle. Et c'est vrai qu'il n'y a rien de plus beau, sinon l'enfant né ensuite.

J'ai posé un lapin à Monica Bellucci! Voici comment ça s'est passé: l'attachée de presse française avait tout organisé pour midi, mais sa collègue suisse a compris midi et demi. Quand j'ai composé le numéro à 12 h 29 tapantes – car ce n'était qu'un rendez-vous téléphonique – Monica Bellucci était partie. Voilà la réalité. Elle n'a rien de glamour. Parce qu'il n'y a plus rien de glamour dans la promotion du cinéma.

Il fut un temps, pas si lointain, où les journalistes enthousiasmés par une œuvre ou une prestation appelaient les artistes directement. Ce n'est plus possible: le commerce du film a tissé une toile, un écran d'agents et d'intermédiaires. La plupart des exclusivités sont à présent monnayées, négociées. Et toute spontanéité niée aux démarches les plus sincères ou aux enthousiasmes les plus fondés. Du coup, le travail journalistique, assimilé à la traque des people, consiste à donner l'illusion d'une intimité qui n'a pas lieu.