Il est très emprunté, le frère de Jean. Alors, pour remplir le silence, il dit: «Où sont les clés de la voiture?» Parce que Jean n'en aura plus besoin. Il a choisi un chemin sans retour: dans dix minutes, ce 6 janvier 2004, il avalera une solution mortelle parfumée à l'orange. Une tache sur la tempe trop longtemps ignorée, les métastases qui attaquent désormais son cerveau. Jean ne veut pas de la douleur. Il ne veut ni de l'agonie ni de l'inconscience. Il se souvient des râles de sa mère malade. Pas question d'infliger ça à ses proches.

Et personne ne crie. Personne ne le supplie de rester encore un peu. Jean, 58 ans, leur a tout si bien expliqué. La pudeur des gens d'Exit les a aidés. Jean s'endort pour toujours, dans son lit, dans les bras de son amour, si belle et si forte qu'on souhaiterait lui offrir nos bras, nos larmes, notre sanglot.

La caméra de deux documentaristes français, Stéphanie Malphettes et Stephan Villeneuve, est là, dans cette maison du canton de Fribourg. Jean l'a demandé dès qu'il a fait le choix du suicide assisté. A l'origine, le film, Le Choix de Jean, devait passer sur le service public français, mais c'est la TSR qui a eu le courage de le diffuser. Dans Temps présent, il y a dix jours. Depuis, pas une journée sans penser à Jean. Pas une journée sans entendre d'autres téléspectateurs en parler. Jean est désormais les gens. Le documentaire y a bien sûr sa part: une bonne distance, sans commentaire autre que les mots prononcés par Jean durant les semaines qui ont précédé son départ, sans musique autre que celle choisie par Jean. Un sommet de mise en image: invisible.

Mais c'est Jean, avant tout, qui rend caduques cent ans de documentaires et de fantasmes sur la mort filmée: pas de beauté, pas d'horreur, la mort. C'est sa présence douce qui renvoie à leurs études les dogmatismes religieux, moraux et politiques: Jean est content de sa vie, c'est tout. C'est sa simplicité qui pointe soudain une lumière blafarde sur les opportunistes qui mélangent l'art du cinéma et l'argent de l'humanitaire pour se faire lustrer avec les larmes sonnantes et trébuchantes du public.

Le Choix de Jean est au-delà du cinéma. Pas une œuvre ni même l'œuvre d'une vie, mais une vie à l'œuvre. Le Choix de Jean est au-delà du débat de société. Pas de droits de l'homme, uniquement le droit d'un homme contre les bien-pensants, les lois ou les cons. Jean le dit lui-même: pourquoi perdre du temps avec des obtus?

Et Jean fixe le jour du départ. La veille de la date choisie, il boit une dernière coupe de champagne avec ses collègues et ses amis. Tous, si braves et respectueux, savent ce qu'ils fêtent. Jean n'a rien caché. Il a ouvert tout grand les fenêtres. Entre la vie et la mort qui, grâce à lui, fait moins peur. Depuis dix jours, Jean n'est pas parti: il est partout.