Le bonheur d'être captif d'une lectrice. La sensation soudaine d'épouser son souffle. De chercher surtout l'inconnu avec elle. L'autre soir, à la Comédie de Genève, Christine Angot offrait à une assistance fascinée cette expérience formidable. Seule en scène, cet écrivain si souvent mal luné au temps où Bernard Pivot tenait encore salon, se révèle intègre parce que vulnérable, aimante parce que fâchée avec une partie du monde, au plus près de la vie parce que follement littéraire.

L'intraitable auteur de L'Inceste lit Les Désaxés, son dernier roman, mais aussi Une partie du cœur, éloge tourmenté de la littérature. Elle est sa porte-parole, déportée sur sa chaise par un mouvement qui vient d'elle et la déborde, corps de liane désaxé par sa lecture. Ailleurs, au plus près d'elle-même, donc. L'émotion si forte qu'on ressent tient à ceci: Christine Angot est sous le coup de ses propres mots, elle les dilapide, elle jouit au fond d'un événement (sa fiction qui s'invente comme à l'improviste) qui ne lui appartient plus. Comme si l'auteur naissait à son œuvre en direct, pour ne plus jamais y revenir ensuite. Cette lecture en rappelle une autre, elle aussi mémorable. Une après-midi orageuse de juillet 1999, Anouk Grinberg lit au Festival d'Avignon La Douleur de Marguerite Duras. L'actrice est seule, elle aussi, vigie maigre bataillant dans le vent, devant cinq cents spectateurs. Elle dit l'attente de Marguerite Duras, à la fin de l'été 1944, hantée par le retour de Robert Antelme, son mari déporté. Elle épouse la peur de Marguerite qui donnerait sa vie pour que réapparaisse cet homme qu'elle n'aime plus, qui tremble pourtant à l'idée de le voir revenir. Et il revient, squelettique dans le salon. Et Anouk Grinberg hoquette soudain. Pas de larme, non. Mais un mouchoir de petite fille.

A la Comédie, Christine Angot a conclu ainsi: «En écrivant cette dernière phrase, je viens d'avoir la sensation d'une grosse émotion qui lâche, comme une partie du cœur qui cède enfin sous l'obstination d'écrire. Une partie du cœur enlevée pour qu'apparaissent mieux les arêtes de la chose à dire. Et je suis en train de pleurer, la littérature fait souvent pleurer.» A Genève, comme à Avignon, la lecture avait cette force: rappeler que la littérature fait trembler, souvent.