C'est l'effet «boule de neige». Au cœur de l'été, les critiques musicaux affûtent leurs plumes. Alignés en rangs d'oignons dans les festivals, se toisant avec plus ou moins de bienveillance, ils assistent aux premières d'opéras. A peine l'entracte entamé, les langues sifflent, la valse des «J'aime»/«J'aime pas» commence. Et l'on nourrit des opinions qui ne tardent pas à former une sorte de jugement général, que chacun s'applique à défendre ou à contrer.

L'exemple du spectacle de Patrice Chéreau est édifiant. Très attendu, son Così fan tutte au Festival d'Aix a nourri les espoirs les plus fous. La presse parisienne n'a pas été tendre avec son prophète. Dans l'esprit de beaucoup, Chéreau à l'opéra, c'est sa fameuse Tétralogie de Bayreuth. Sa conception révolutionnaire – inscrire l'action dans une perspective politique et historique – avait d'abord suscité un scandale d'une violence inimaginable. Puis, ce spectacle est devenu LE modèle que peu de metteurs en scène sont parvenus à dépasser.

Beaucoup auraient rêvé d'une mue pour Mozart. Mais Chéreau a voulu la simplicité, le dépouillement. Non pas une relecture, mais une lecture. Et rien n'agace plus les journalistes qu'un metteur en scène qui ne tire pas un fil direct avec le monde contemporain.

Car la critique veut des spectacles qui donnent à réfléchir. Elle veut des perspectives visionnaires sur des sujets éculés. L'histoire de l'opéra procède par cycles. La critique s'enflamme pour l'esthétique baroque d'un Olivier Py: mais jusqu'à quand cautionnera-t-elle le dernier prodige de la mise en scène? Aveugle à elle-même, elle fabrique des légendes qu'elle démonte sitôt que ces épouvantails de metteurs en scène n'obéissent plus aux canons. Qui sait si le classicisme mozartien de Chéreau pourrait bientôt devenir le comble du «New chic», comme le laissait entendre un journaliste du Financial Times…

Les critiques se rangent par coteries. Les «vachards» d'un côté, les candides de l'autre. On se passe le mot, on se susurre des formules éclair, on se rassure, on se méprise dans les coulisses. La boule de neige dévale les pentes, l'écho des mots gronde. Comment rester soi-même dans cette avalanche de propos rapportés? Comment prendre ses distances avec les commentaires qui se substituent au spectacle lui-même? En se fiant au cœur, à l'intuition? Il faut un certain courage pour oser aimer dans un océan de vents contraires. L'enthousiasme passant pour de la mièvrerie voire de l'ignorance. La critique, une école de l'affirmation de soi?