Arrière-cour spectaculaire des studios hollywoodiens, Los Angeles s'est toujours prêté de bonne grâce aux tournages, servant avec une égale efficacité les films noirs, les comédies ou les étrangetés habiles de David Lynch et des frères Cohen. Cité polymorphe, et plutôt bonne fille, L.A. se prête au propos de chacun, qu'il s'agisse de briser l'objectif (Sunset Boulevard), de zoomer sur un quartier (Chinatown) ou de prendre un grand angle infernal (Le Jour d'après).

Le polar existentiel de Michael Mann, Collateral, que l'on peut encore voir en salles, évoque lui le Los Angeles d'aujourd'hui, avec une acuité redoutable. Lorsque Max le chauffeur de taxi parle de choix difficile entre l'autoroute 105 ou 110 et des troupeaux qui remontent vers Pasadena, on comprend dans la seconde à quoi il veut en venir: la circulation de plus en plus infernale. L'omniprésence des services de sécurité, le métro vide, le downtown déserté la nuit venue ou la précision minutée des parcours du taxi, cette barque qui traverse le Styx, participent de la peinture réaliste de Michael Mann.

Le regard du réalisateur est d'autant plus pointu qu'il tire parti d'une caméra numérique dont les capteurs hypersensibles rendent le Los Angeles nocturne dans ses moindres détails. La faible profondeur de champ, utilisée comme un manque de perspective ontologique, renforce encore davantage l'effet de réel.

Le plus troublant est ailleurs. Je viens de rencontrer à L.A. des intellectuels et artistes qui n'ont cessé de faire allusion à l'idéologie binaire du moment, qui scande «vous êtes avec nous ou contre nous» et célèbre la loi du prédateur le plus fort. Le nom de Darwin est revenu plusieurs fois dans les conversations, comme il est évoqué à plusieurs reprises dans le film. A cet égard, la scène du coyote qui traverse la rue devant le taxi, en pleine ville, devant le regard médusé du tueur et de son chauffeur, est une métaphore sidérante de la ville, de l'époque, voire du monde selon Bush.