Dans «Vol spécial», Fernand Melgar rend un visage aux damnés de l’immigration

Avec «La Forteresse» (2008) qui décrit de l’intérieur les conditions d’accueil des demandeurs d’asile, Fernand Melgar ébranlait certaines certitudes helvétiques en matière d’immigration. Tandis que le climat s’est crispé (crise économique, printemps arabe, venin raciste distillé par les campagnes de l’UDC), le cinéaste lausannois prolonge son travail en allant à la rencontre de ceux qui sont arrivés au bout du parcours migratoire. Leur demande d’asile a échoué. Même s’ils ont passé des années en Suisse, à travailler et à cotiser, ils sont renvoyés dans leur pays d’origine. En attendant, ils sont enfermés, jusqu’à 24 mois d’affilée, dans un des 28 centres d’expulsion pour sans papiers que compte la Suisse. Fernand Melgar s’est immergé pendant neuf mois dans le Centre de détention administrative de Frambois, à Genève.

La tonalité de «Vol spécial» est plus sombre que celle de «La Forteresse». Nous sommes dans un cul-de-sac, face au butoir. Mais Fernand Melgar est un indécrottable humaniste et la plongée dans le désespoir se double d’une leçon de vie, n’empêchant pas l’humour. Un bref plan montre le panneau qui annonce le centre de Frambois: il est flanqué d’un vautour humoristique emprunté à Lucky Luke. Sous la neige, cet emblème à la fois sinistre et souriant, exprime le malaise des responsables, cherchant à dédramatiser la situation à travers des euphémismes (on dit «pensionnaires» plutôt que «détenus»), mais aussi l’humour, cette politesse du désespoir, qui peut surgir au cœur de la nuit et que Melgar ne manque jamais de distiller.

La première vertu du cinéaste est l’empathie. Il aime ses personnages, refuse tout manichéisme. Les détenus ne sont pas nécessairement des anges, les flics pas des salauds. Il fait ressentir ce hiatus entre la détresse humaine et le bons sens vaudois, suggère les zones d’ombre sur la bonne conscience. «On va gentiment commencer à préparer votre retour», «on viendra tranquillement vous chercher» disent les policiers. Au-delà de cette bonhomie de proximité, la machine à broyer les individus laisse entrevoir son effrayante puissance: le partage des tâches abolit la responsabilité personnelle des destins brisés. Et puis, il y a les ratés, un mort au départ de Zurich, étouffé dans ses entraves. Julius, qui était à ses côtés et qu’on a ramené à Frambois, témoigne de la violence du protocole des vols spéciaux. Sa colère se fond dans une colère plus vaste, celle que l’Afrique ressent à l’encontre des colonisateurs.

Promis à un avenir sombre, de longs mois d’incarcération et un vol vers des destinations incertaines, les «pensionnaires» continuent à vivre, à s’étonner et leurs conversations réservent des trésors de sagesse malicieuse. Ils se souviennent des avions Swissair empennés de la croix blanche sur fond rouge, qui traversaient le ciel africain de leur enfance et s’étonnent que ce rêve de liberté se termine dans l’impasse d’une prison. Ils se vengent en étant contre Federer lors d’un match de tennis. Ils lisent un article sur les avocats des animaux, et rigolent à juste raison que les chiens ont plus de droits qu’eux.

Confiné dans des locaux gris suintant l’anxiété, derrière des barreaux, sous des lumières froides, «Vol spécial» réussit miraculeusement à exprimer une forme de beauté: celle qui vient du cœur. Pitchou lance l’anathème contre le policier qui lui annonce son renvoi imminent. Par miracle, sa demande est révisée, il est relaxé. Il pleure de joie, remercie le Seigneur, et le film dégage une immense émotion.

«On nous tue en silence» dit un des pensionnaires de Frambois. Le cinéma documentaire tel que le conçoit Fernand Melgar, brise le silence et rend la parole à ceux qu’on muselle, remet un visage à ceux qui n’existent que dans les statistiques. Ni moutons noirs, ni profiteurs, juste des frères humains.