Après s’être intéressé aux gendarmes et à la police, l’historien Arnaud-Dominique Houte change de perspective. Il consacre son nouvel ouvrage à l’évolution de la propriété et à son corollaire, la définition changeante du vol. Face au «durcissement de l’ordre propriétaire» auquel on assiste aux XIXe et XXe siècles, le regard de la société sur le vol va changer fondamentalement. Ce sera notamment la fin de toutes sortes d’usages coutumiers: glaner, grappiller, ramasser, chaparder, autant de pratiques tolérées qui appartiendront bientôt définitivement au passé.

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Pour aborder l’histoire du vol, il faut d’abord planter le décor. Cette riche enquête – forcément éclectique – plonge dans les deux derniers siècles pour comprendre le vol en tant que phénomène social, alors que la société de consommation vient modifier le vivre-ensemble. On assiste à la naissance d’une «civilisation de la propriété». Pour en prendre la mesure, l’historien se plonge dans les archives de la justice, de la police et de l’administration. Des statistiques, oui, mais le tableau ne serait pas complet sans les journaux, la littérature et, plus tard, le cinéma. «Le vol existe en tant qu’il se dit et se représente»: ce parti pris de se relier aux imaginaires sociaux, Arnaud-Dominique Houte n’est pas le seul historien à l’avoir adopté. Il cite à maintes reprises les travaux du regretté Dominique Kalifa, qui avait montré la voie en étudiant les représentations de la criminalité.

Chiffonniers «médaillés»

Au milieu du XIXe siècle, on estime à 10 000 les chiffonniers de Paris qui s’affairent chaque nuit dans les rues. Avant le ramassage des ordures, «ils remplissent leurs hottes de verre, de ferraille, d’os et de chiffons». La ville offre alors de riches opportunités de glanage, une pratique qui est encouragée: les chiffonniers facilitent évidemment l’évacuation des déchets. Mais leur situation se complique peu à peu, l’opinion s’inquiète après une série d’attaques nocturnes. Les chiffonniers devront alors s’enregistrer à la préfecture et porter une médaille nominative. Cette suspicion grandit, nous explique l’historien, parce qu’elle s’inscrit dans les représentations alors dominantes: on les imagine avoir partie liée avec les «bas-fonds de la délinquance».

Mais celui qui mettra fin à la pratique de la récupération et du recyclage s’appelle le préfet Poubelle: l’arrêté de 1883 impose d’enfermer les déchets dans des conteneurs clos. Dès lors, les chiffonniers, indignés, seront privés de leur gagne-pain. Ce qui était toléré devient condamnable, on comprend bien comment la propriété se voit alors redélimitée.

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Parmi les ouvrages scolaires, les manuels de morale viendront au début du XXe siècle condamner «cette affreuse chose qu’on appelle le vol» et rappeler que «le voleur est le plus abject de tous les criminels». Dans la presse, la narration des faits divers vient redoubler le discours de la «morale propriétaire»: les journaux regorgent d’anecdotes dès le milieu du XIXe siècle qui ne valent que pour la leçon de morale qu’ils dégagent.

La fiction sur la sellette

Mais la presse est aussi accusée de banaliser, et même de populariser le fait criminel. Le même reproche sera fait aux feuilletons, Arsène Lupin et ses exploits seront ainsi évoqués devant un tribunal en 1914 par un jeune homme de 16 ans, détenu pour une série de vols. Du vieux poncif de la mauvaise influence des romans jusqu’au «cinéma qui monte à la tête», les plaidoiries vont désormais régulièrement incriminer les «mauvais exemples» comme circonstance atténuante.

Les progrès de la police scientifique vont inaugurer une nouvelle chasse aux voleurs, de Vidocq au commissaire Cornette qui innove dans la recherche des preuves au tournant du siècle grâce à la photographie. Qui dit voleur dit désormais gendarme, c’en est terminé des arrangements infrajudiciaires.

Il arrivait en effet qu’après un vol l’affaire soit réglée par le versement d’une somme (parfois à des bonnes œuvres). Ou que tout simplement on ne dénonce pas, par peur des représailles, ou simplement parce que la valeur du larcin est négligeable. Mais la perception va changer: le vol n’est plus une affaire privée qui concerne le délinquant et sa victime, c’est un phénomène social qui justifie une prise en charge publique. En parallèle, la présence policière se renforce et on incite à la dénonciation.

Les «emprunteurs d’auto»

Illustration parfaite des «recompositions de la sensibilité propriétaire», l’arrivée de l’automobile va voir émerger un nouveau type de délinquance. Les propriétaires d’automobile devront eux aussi apprendre à se protéger des voleurs. Dès 1911, l’Association générale des automobilistes met en garde dans sa revue, «la chose est possible, et elle est même plus fréquente qu’on ne le croit». Cette chose, c’est bien sûr le vol de la voiture. Et on s’interroge… l’automobile dérobée pourrait servir à commettre un crime (la bande à Bonnot sévit).

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Plus amusant, la presse des années 1930 mentionne les «emprunteurs d’auto», des jeunes gens qui partent en randonnée jusqu’à épuisement complet de l’essence et abandonnent le véhicule. Ce qui fait que souvent il n’y a pas de plainte. Pour ce «vol d’usage», certains tribunaux ne retiennent que le vol d’essence.

Le voleur de bicyclette trouvera lui aussi de quoi faire dans l’après-guerre. La dernière partie du livre se termine dans les années 1970, période où la prévention sera privilégiée. Avec des slogans qui n’ont guère changé, et qui incitent à fermer sa porte, à être prudent… comme le résume un commissaire de police français en 1962: «A la question Que fait la police, je réponds et vous, qu’avez-vous fait pour éviter le vol?»


Histoire
Arnaud-Dominique Houte
Propriété défendue. La société française à l’épreuve du vol XIXe-XXe siècles
Gallimard, 400 pages