Rouge, pourpre, violet, bleu, jaune, des dizaines de gouaches répètent inlassablement le chant des pigments purs sur de grandes feuilles qui paraissent avoir séjourné dans la couleur liquide. Et, dans une grande salle de briques à la charpente dénudée – le magasin aux foins d'un ancien site minier construit en Wallonie au début du XIXe siècle sur le modèle des Salines d'Arc-et-Senans – une toile est tendue entre les deux formes géométriques les plus simples, qui n'ont cessé d'intriguer artistes, mathématiciens et alchimistes depuis la nuit des temps: le cercle et le carré.

Réunir le cercle et le carré par le calcul et la construction. Envelopper un souffle d'air dans le tube de toile lancé de l'un à l'autre. Capturer le regard en lui refusant de se poser, de s'arrêter, de se distraire sur un objet dont le nom (Melancholia) lui dévoilerait le sens. A travers, d'une extrémité du tunnel à l'autre, c'est immense, sans mesure. De côté, cela tient dans la salle on se demande comment, car l'intérieur n'est pas commensurable à l'extérieur.

Anish Kapoor, né en Inde, enraciné en Angleterre, 50 ans, exposait dans les bâtiments construits par un chevalier d'industrie, au Grand-Hornu, pas loin de la ville de Mons, en Belgique. Il crée depuis des années, des machines visuelles à piéger le vide et la vue. Comme cette petite bâtisse, construite pour la Documenta de 1992, dont le sol percé d'une ouverture circulaire donne sur un espace obscur tapissé de pigments colorés, et dont les spectateurs cherchent vainement à mesurer la profondeur et le mystère. Ou ces blocs de marbre creusés d'un trou noir, et ces miroirs circulaires dont la surface diffracte le reflet du monde.

Anish Kapoor a de la suite dans les idées. Comme ces peintres virtuoses obsédés par la transparence, par l'eau pure dans un verre, par le cristal et la consistance de l'air, il poursuit l'espace qui réside entre les choses et dans les creux. Le vide, chez lui, l'espace interstitiel où la vie se balade, est la substance qui engendre les formes: le liquide, la bouteille; l'air entre les immeubles, la rue; le sous-bois, la forêt. Et ce vide a la couleur poudreuse de la poussière dans un rayon de soleil ou celle, native, de la terre et des minéraux.

Vous désespérez de l'art de notre temps. Les accumulations d'objets et les rébus intitulés «installations» vous rebutent. Vous avez la nostalgie de la beauté et de l'esprit d'antan. Vous croyez que le moule où l'on fait les génies est cassé. L'exposition est terminée. On s'en excuse, pour l'avoir visitée trop tard et vous dire d'y aller. Alors ne manquez pas son prochain passage et retenez son nom: Anish Kapoor.