Scènes

La Volksbühne, du théâtre à l’événementiel

Une nouvelle saison vient de débuter au légendaire théâtre berlinois. Son nouvel intendant, l’ancien patron de la Tate Modern Chris Dercon, y dévoile un spectacle entre art et théâtre qui suscite de vives critiques

Deux années de haine, de diffamation, de contre-campagnes, de manifestations, et même une occupation des locaux… Les deux dernières saisons ont été éprouvantes pour la Volksbühne, l’un des théâtres mythiques de Berlin. En 2015, la municipalité avait annoncé le départ pour 2017 de son légendaire directeur artistique: Frank Castorf, qui s’était illustré par ses mises en scène provocantes et sa participation à de nombreux festivals internationaux, était prié de rendre les clés après vingt-cinq années passées à la tête de «son» théâtre. Encensé par les uns, décrié par les autres, Castorf ne parvenait plus ni à se renouveler ni à mobiliser son public.

Le choix de son successeur, le Belge Chris Dercon, qui dirigeait jusqu’alors la Tate Gallery of Modern Art de Londres, a donné lieu à une polémique d’une rare violence. La présentation le week-end dernier de Samuel Beckett/Tino Sehgal, son premier spectacle, très contesté, ne risque guère d’apaiser les débats. Le public, déconcerté, est promené de salle en salle, sur les traces de Beckett et de l’artiste plasticien germano-britannique Tino Sehgal. Le spectacle débute avec l’extinction des feux, dans un vacarme techno assourdissant, et l’interminable descente – dix minutes! – du lustre de la salle principale, au-dessus des têtes des spectateurs assis à même le sol.

Le sensationnel avec l’exigence

Cette descente terminée, tout le monde se relève pour se promener, bière à la main, dans le foyer de l’édifice, à la rencontre de l’œuvre de Sehgal. Une heure et demie plus tard, retour au parterre face à la scène, équipé cette fois de fauteuils. L’heure est enfin au théâtre avec trois courtes scènes de Beckett. Les deux premières sont inaudibles. Sur scène, on ne voit que la bouche peinte en rouge et surdimensionnée de l’actrice Anne Tismer sur écran géant. De la troisième scène on ne voit rien, mais cette fois les micros sont branchés.

«Une soirée plus qu’étrange, résume le magazine Cicero, qui nous fait nous demander à quoi sert le théâtre…» Le début de saison de Chris Dercon donnerait raison à tous les sceptiques, pour qui l’arrivée de cet homme des musées à la tête de la Volksbühne annoncerait une «ère nouvelle, faite d’événementiel et de sensationnel», au détriment de l’exigence artistique.

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On est en tout cas à l’opposé du théâtre de Castorf. Petit retour en arrière: Castorf, un ancien cheminot de l’ex-RDA reconverti dans le théâtre, à la tête de différentes scènes de province, fait rapidement connaissance avec le système de répression du régime communiste, sanctionné notamment pour une mise en scène de Bertolt Brecht en 1984. Il passe alors à l’Ouest, où il entame une carrière aussi prodigieuse que contestée.

En Suisse, sa version de Guillaume Tell de Schiller, à l’occasion du 700e anniversaire de la Confédération, provoque un vaste scandale, notamment à cause de parallèles osés entre la Confédération et la RDA. Quelques années plus tard, en 1998, il fera un retour très remarqué à Bâle avec Otello, sa première mise en scène d’un opéra. Couronné de nombreux prix, il ne parvient toutefois pas à enrayer le déclin de la Volksbühne. C’est d’ailleurs lui qui avait le premier décidé de supprimer des sièges «pour cacher le fait que le théâtre était loin d’être plein», comme l’explique une actrice qui a longtemps travaillé avec lui.

«Césure irréversible»

«Il était clair que la transition de Castorf à Dercon serait compliquée», estime le quotidien Noz. De fait, plusieurs acteurs de premier plan, dont Sophie Rois, Martin Wuttke ou Birgit Minichmayr, quittent la troupe de la Volksbühne après la diffusion d’une lettre ouverte dans laquelle ils dénoncent «une césure irréversible dans l’histoire du théâtre moderne» et l’avènement d’une «culture globale du consensus et de l’événementiel» axée sur une logique de pure commercialisation. En septembre, un collectif d’artistes indépendant avait occupé les lieux pendant plusieurs jours pour protester contre les «dérives» de la politique culturelle de la ville.

Le choix de Dercon pour succéder à Castorf inquiète à Berlin, à l’heure où un autre intendant de renom, Claus Peymann, doit prochainement quitter la tête d’une autre scène légendaire de la ville, le Berliner Ensemble.

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