Cinéma

Volontarisme islandais et bouddhisme thaï

Maria Thelma Smáradóttir a tourné son premier film, «Arctic», aux côtés de Mads Mikkelsen. Rencontre avec une comédienne qui veut faire de ses origines métissées un atout

Le premier rôle féminin aux côtés de Mads Mikkelsen? Il n’est peut-être pas si important, quelque part, tant l’acteur danois est capable de porter n’importe quel film sur sa simple présence – aucun sexisme de notre part, la remarque vaudrait également pour Jessica Chastain ou Emma Stone. Mais on imagine quand même une féroce bataille d’agents pour placer leurs clientes au casting ou des espérances démesurées pour une foule de candidates. Rien de tel pour Arctic. «J’aurais bien aimé vous raconter quelque chose de très romantique, mais l’histoire est très banale. Joe Penna, le réalisateur, voulait une actrice islandaise d’origine asiatique, et comme j’étais la seule avec ce profil, le choix était vite fait. Il m’a demandé de lire le scénario, j’ai dit ok et voilà», raconte Maria Thelma Smáradóttir dans un énième sourire extra-large. Avec ses cheveux noirs et ses yeux en amande, elle a bien plus emprunté à sa mère thaïlandaise qu’à son père islandais. Un physique idéal pour camper une jeune femme blessée en plein désert de glace et dans l’impossibilité de communiquer avec son sauveur aux allures de Viking – Mikkelsen, donc.

Arctic – resté inédit dans les salles suisses mais il vient juste de sortir en DVD – est le tout premier long métrage de sa jeune carrière, et c’est peu dire que le tournage fut compliqué. L’Islande sait se montrer capricieuse en toute saison et elle a causé bien des tourments à l’équipe technique en avril 2017. Du froid et de la neige, évidemment, et des conditions si variables qu’elles obligeaient à improviser très régulièrement de nouveaux lieux de tournage. Mais là-haut, rien n’est aussi violent que le vent quand il s’invite dans l’enfer polaire. Elle raconte: «On tournait au milieu de nulle part et on n’avait pas d’endroit pour se réchauffer entre les prises, sinon une voiture sans chauffage. A un moment, le réalisateur m’a demandé de me détendre et je lui ai répondu: «Je suis aussi décontractée que possible, mais j’ai le visage congelé et je ne peux rien y faire!» Elle garde aussi en mémoire cet échange avec Mads Mikkelsen, après une première semaine éprouvante: «Il était très marqué et m’a avoué que c’était le tournage le plus difficile de sa vie. Et il n’en revenait pas que ce soit mon tout premier film. Il m’a assuré que c’était une bonne chose de commencer comme ça, que tout allait me paraître plus simple ensuite.»

«Rien n’a été facile»

On lui suggère qu’elle a eu beaucoup de chance de se lancer avec une telle opportunité, mais elle voit les choses autrement: «Ça ressemble à un conte de fées, n’est-ce pas? Mais vous ne voyez qu’un rayon de soleil dans cette histoire, et pas les années d’échecs que j’ai dû endurer auparavant. J’ai fait tellement de castings et d’essais, reçu tellement de réponses négatives que le doute s’est lentement installé et que j’ai vraiment été tout près d’arrêter ce métier. Je tiens à insister là-dessus: rien n’a été facile pour moi. J’ai longtemps pensé que mes origines asiatiques seraient un frein à ma carrière, et c’est finalement le contraire qui s’est produit. Mais la chance n’a rien à faire ici, j’ai travaillé vraiment dur. A ceux qui lisent votre article, voici mon message: accrochez-vous quoi qu’il arrive, l’univers est avec vous.»

Diplômée de l’Académie des arts islandaise en 2016, Maria Thelma Smáradóttir est également sous contrat avec le Théâtre national d’Islande. Ce qui lui permet de se mettre en scène depuis le début de l’année, dans un one woman show d’une heure où elle raconte sa vie et celle de ses ancêtres. «Ma mère a rencontré mon père pilote de ligne dans un bar en Thaïlande. Je sais très bien ce que les gens disent ici: si un Blanc a épousé une Asiatique, c’est qu’il l’a achetée. Mais il existe aussi des histoires d’amour, des vraies, mes parents en sont la preuve vivante. Ils ont eu le coup de foudre et ils sont toujours ensemble», dit-elle.

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Sa mère, née dans une rizière, pour une première vie d’une dureté et d’une pauvreté terrifiantes. Elle, métis, née en Islande, qui a davantage été confrontée à la curiosité qu’au racisme brut. Les locaux sont plutôt pacifiques avec leurs minorités, même si elle a rapidement compris qu’elle était dans une situation à part avec tous ces blonds autour d’elle: «En France, en Suisse, vous avez toutes les diversités du monde. Ici, notre société est encore très blanche. Ma génération est la première à vivre l’intégration, c’est quelque chose de très nouveau pour tout le monde.»

Une valise comme domicile

Son spectacle fait salle comble deux fois par semaine. Elle y parle également du concept de «home», et de toutes les nuances qui s’y rapportent: se sentir chez soi, un peu, beaucoup, ou pas du tout. Elle revendique totalement ses deux cultures pour un mélange assez fabuleux. L’esprit islandais, où les gens foncent d’abord, réfléchissent après et règlent les problèmes s’ils se présentent; et puis le bouddhisme thaï: «C’est une part importante de ma vie. Ma mère m’a appris que, quoi qu’il arrive, il ne fallait jamais faire n’importe quoi ou s’énerver. Et l’Islande, cette petite île, c’est une bénédiction d’y être née. Jamais je ne couperai avec mes racines.»

Elle rêve quand même de s’en éloigner un peu, à court terme. Son manageur fait désormais la chasse aux agences internationales pour lancer une carrière qui ne demande qu’à décoller: «Arctic a changé beaucoup de choses et je vois plein d’opportunités qui se profilent. Je suis jeune, sans enfants, alors je veux bien passer les prochaines années sur les tournages et dans les hôtels avec une valise comme domicile. C’est ma vision romantique de la vie depuis toujours.»


«Arctic», de Joe Penna (Islande, 2018), avec Mads Mikkelsen, Maria Thelma Smáradóttir, Tintrinai Thikhasuk, 1h38. Disponible en DVD.

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