Jean-Auguste-Dominique Ingres (1780-1867) a la réputation d'être un peintre ennuyeux et académique. Du moins auprès de ceux qui n'attendent de l'art que des secousses et des ruptures. Un érotisme torride et explicite. Une obsession de soi. Or, il n'y a rien de tout cela chez Ingres ou, plutôt, tout y est, mais en douceur. Ingres est né à Montauban. Fils d'un artiste, qui vécut dans cette cité prospère de la province française de ses miniatures, de ses peintures, de ses sculptures et de l'ornementation en stuc, il commence sa formation dans sa ville natale, et s'en va ensuite à Paris rejoindre l'atelier du grand maître de cette époque, David.

La réputation d'Ingres tient sans doute en partie à la fréquentation de cet atelier, où il fallait être si on voulait tenir le haut du pavé artistique. David traîne l'image du classicisme, de l'officialité, du savoir-faire au service du pouvoir. Peut-être le Louvre va-t-il sortir bientôt de sa boîte un David dépouillé de ses oripeaux. Il vient de le faire avec un autre de ses élèves, Girodet. Il présente maintenant 80 peintures et plus de cent dessins d'Ingres, qui permettent de comprendre pourquoi cet artiste est l'un de ceux qui a le plus inspiré d'autres artistes depuis un siècle et demi (lire ci-dessous). Et le soustraient à une querelle aussi vieille que fausse entre les anciens, dont serait Ingres, et les modernes représentés par Delacroix.

Impossible, à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, d'échapper aux concours, aux Salons, au Prix de Rome, à toutes les épreuves qui règlent les carrières. Ingres s'y soumet, pas toujours avec autant de succès qu'il ne le souhaite. Malgré ce qui nous apparaît aujourd'hui comme sage, il est parfois trop audacieux. Il se place au-dedans des conventions classiques, comme dans L'Apothéose d'Homère en 1827. Une sorte de Panthéon de ses admirations, inspiré de Raphaël. C'est un manifeste de la tradition classique, admirable et admiré pour sa construction et sa maîtrise des moyens picturaux. Ingres consacre des centaines de dessins à sa préparation. Il lui faudra dix ans, et des centaines d'autres dessins pour préparer son Martyre de saint Symphorien (1934), qui reçoit un accueil critique. Trop compliqué. Trop abondant. Malgré sa virtuosité, Ingres ne fut pas toujours apprécié, d'autant que les jeunes poussaient, le romantisme, la peinture de plein air, bientôt le réalisme et les débuts de la révolution moderniste.

Cette exposition nous rend le peintre. Elle nous rend aussi le dessinateur. Car Ingres fait partie des plus grands maîtres du trait. La pointe acérée danse, parfois légère, parfois appuyée; elle obéit, elle part d'un point, se déplace, va jusqu'au bout quand le corps apparaît, arraché à la feuille. Elle fait surgir sous nos yeux la vie, sans l'éclat lourd de la peinture. Elle raconte Ingres et ses modèles, car rien ne raconte plus l'intimité que le dessin au trait. Par exemple la vie d'Ingres lui-même, son amour pour une femme qu'il épousa lors d'un mariage arrangé par une autre qui voulait le détourner d'elle. Nul héroïsme dans les petits portraits de cette épouse tranquille. Nul héroïsme finalement dans cette œuvre. Car, plus les années avancent, plus l'héroïsme classique, qui n'était fait que du respect des règles, se déplace vers leur transgression. Ingres ne sera jamais un transgresseur, mais seulement un homme qui pousse à la limite ultime les moyens extraordinaires dont il dispose.

Ingres fait partie des peintres dont la longévité fut exceptionnelle. Exceptionnelle aussi, la continuité de son œuvre. Il peint une première version d'Œdipe et le Sphinx en 1808, à 28 ans. Une autre en 1864, à 84 ans. En 1808, encore, il peint La Grande Baigneuse, où l'on observe l'inspiration renaissante, mais aussi la simplicité d'une vie banale; une femme nue, de dos, assise au bord d'un lit. Que l'on retrouve presque pareille dans le fameux Bain turc de 1859-1863, l'une des plus belles odes érotique au corps de la femme.

Cette exposition émerveille, avec les portraits dont Ingres faisait son gagne-pain mais où il pénétrait les âmes et dévoilait la dissimulation. Avec sa science des tissus opulents, des plissés, et les bijoux dont la géométrie lumineuse est éblouissante. Au point qu'on finit par oublier les sujets conventionnels et par s'enfoncer dans les détails et dans la volupté de cet art qui ne renonce à rien, pas même au confort de la tradition.

Ingres (1780-1867). Musée du Louvre, 75001 Paris. Rens.: 0033/1 40 20 53 17 et http://www.louvre.frOuvert tous les jours sauf le mardi de 9 à 17h30, le vendredi et le dimanche de 10 à 21h30. Jusqu'au 15 mai.