Parfois, les larmes servent de voile à la lumière. Sur la scène du Bâtiment des forces motrices à Genève, des néons d'hôpital éclairent les torses d'Apollon berné des danseurs, les guipures noires des danseuses. C'est le préambule d'Ombre fragile, pièce créée pour le Ballet du Grand Théâtre par Ken Ossola. Le chorégraphe a du métier: il a été interprète au sein du Nederlands Dans Theater dirigé par Jiri Kylian - un maître. Il a le sens du drame aussi, une manière de conduire les corps au bord du cri. Ombre fragile, c'est justement ça. Un silence d'abord. Huit silhouettes hors de tout, dans la solitude d'une catastrophe à peine advenue. Au fond, sur une ligne rouge passe une demoiselle sentinelle, pas de somnambule. Puis vient Schubert, son fameux Quintette à cordes en ut majeur. Et là huit tétanisés tentent de se réconcilier, de conjurer un cauchemar.

Pourquoi Ken Ossola éclipse-t-il les deux autres pièces au programme, Image du Français Michel Kelemenis et Loin de Sidi Larbi Cherkaoui? Le bonheur de la surprise? Oui. Avec ses variations pour deux couples sur une musique de Claude Debussy, Image apparaît daté, dans ce contexte en tout cas. Quant au merveilleux Loin, avec ses vingt danseurs, ses jeux de bras et de mains stupéfiants, ses déchirures orientales, ses confidences faites au public, on a eu la chance de le voir à plusieurs reprises. Presque un classique. Une pièce où la troupe s'éprouve en tant que telle.

Ken Ossola, lui, a le privilège de l'irruption. Sa statuaire endeuillée en impose. Puis tout se brise. Des couples naissent, en quête non d'extase, mais de consolation. Un homme, une femme s'affaissent, dirait-on, terrassés par la gravité, bientôt sauvés par la douceur, la folie de la douceur. Une manière de se redresser, de s'exalter, d'épouser la courbe solennelle et dégrisée de Schubert. Jusqu'à la nappe de silence final. Un amant, une fiancée s'abandonnent, mais ne s'épanchent pas. Le lyrisme d'Ossola est âpre. Au loin, une errante passe, ombre irréductible. Ce qui frappe ici, c'est une science de la composition. Une tenue. Ce qu'on appelle une signature.

Ballet du Grand Théâtre,Genève, Bâtiment des forces motrices, les 29 et 30 novembre à 20h; 2h (Loc. 022/418 31 30)