Kurt Vonnegut. Un Homme sans patrie. Trad. de Pierre Gugliemina. Denoël, 138 p.

On le croyait mort, mais non, le vieux grognard est toujours sur le pont! Miraculeusement rescapé de l'incendie de son appartement new-yorkais - en 1999 -, éternel convalescent, survivant des multiples apocalypses dont il s'est fait le prophète, Kurt Vonnegut vient de remonter sur scène après de longues années de silence. Pour signer Un Homme sans patrie (A Man Without a Country), une sorte de testament où le Lazare yankee nous rappelle pourquoi il désespère de la planète, et plus particulièrement du pays dont George Bush est le maître.

Belle occasion pour remettre le pied dans l'œuvre incendiaire, tranquillement foutraque et joyeusement déconcertante, de Vonnegut. Elle compte quelques morceaux de bravoure, en particulier le cultissime Abattoir 5, cet opéra déglingué dont il eut peut-être l'idée lorsque, en 1945, il assista au bombardement de Dresde, camouflé dans les sous-sols de la ville... Grâce à ce brûlot antimilitariste concocté sous la double houlette de Swift et de Buster Keaton, Vonnegut ne tarda pas à devenir l'un des mentors des pacifistes américains. Mais il fut aussi le Frankenstein de la génération beatnik, en publiant une flopée de livres très influencés par la science-fiction: savants détraqués, extraterrestres déboussolés, clones échappés de la planète Tralfamadore, tout ce beau monde se bouscule sous la plume d'un trublion qui restera également célèbre pour avoir vendu des Saab à Cape Cod et vidé moult flacons de vodka avec Truman Capote.

Aux Etats-Unis, Un Homme sans patrie a dépassé les 250000 exemplaires. Beaucoup d'Américains se sont sans doute reconnus dans ce pamphlet taillé à la machette, où le vieil anar mêle souvenirs intimes, références littéraires, indignations, saillies, prophéties, imprécations, coups de cœur et coups de gueule. Sans faire dans la dentelle: les nuances ne conviennent guère à ceux qui flinguent. Et sur ce chapitre, l'auteur du Breakfast du champion ne lésine pas. Tout y passe, dans le désordre. Les marchands de canons. Les guerres. Le progrès. Les grandes entreprises. Les médias. Les institutions religieuses et caritatives. Les «psychopathes» de Washington. Les pollueurs, qui «transforment les océans en bouillons de poule». Le gouvernement Bush, coupable «d'avidité, de corruption et de cruauté». Et même les points-virgules, «ces hermaphrodites travestis qui ne servent qu'à une chose: prouver que vous êtes allé à l'université».

Un Homme sans patrie est un hara-kiri littéraire et politique. Mais la drôlerie potache de Vonnegut finit par l'emporter, comme s'il ne prenait jamais au sérieux les critiques qu'il assène à l'Amérique. Il les tempère de remarques badines, de digressions rigolardes, de maximes à la Groucho. Si on lui demande par exemple à quoi sert la grande littérature, il répond ceci: «A montrer que l'être humain est vraiment chiant.» Et si on le prie de faire son autoportrait, il salive: «Je suis un luddite et je m'en félicite. Un luddite est une personne qui déteste les engins modernes. Ned Ludd était un ouvrier du textile en Angleterre, au début du XIXe siècle, qui a foutu en l'air pas mal d'engins nouveaux. Aujourd'hui, nous avons des engins comme ces connards d'ordinateurs, qui nous volent notre devenir.» Au passage, on apprend également que ce farceur de Vonnegut va porter plainte contre le fabricant de cigarettes Pall Mall: il en fume «comme un pompier» depuis l'adolescence et elles n'ont pas réussi à le tuer, contrairement à l'avertissement inscrit sur le paquet...

A 84 ans, Vonnegut semble n'avoir plus rien à perdre. En toute quiétude, il peut donc parler de sa mort prochaine et rédiger son épitaphe - un hommage à la musique - après avoir craché dans sa propre soupe en avouant qu'il lui est souvent arrivé d'écrire n'importe quoi, pour gagner de l'argent. Un Homme sans patrie ne fait de cadeau à personne, ni à son auteur, ni à ses admirateurs. Quant à ses ennemis, ils auront noté ceci: «Je sais qu'il n'y a pas une foutue chance pour que l'Amérique devienne humaine et raisonnable.»