Le Temps: Qu’est-ce qui a déterminé le désir de faire «L’Inconnu du lac»?

Alain Guiraudie: La première image, celle qui m’a vraiment donné envie de faire le film, c’est la noyade. Ensuite, il y a eu l’envie de revenir au lieu unique. En passant au long métrage, je me suis mis à multiplier les décors, à dessiner des géographies improbables. Là j’avais envie de faire le tour de la question du désir, de façon simple et frontale.

– Le décor est essentiel…

– L’histoire ne pourrait pas se passer ailleurs qu’au bord d’un lac, un élément à la fois très sensuel et très flippant. J’avais l’idée de circonscrire le territoire, d’inscrire les hommes dans la nature. Au montage, les plans de nature ont pris une force fantastique, atteint une autre dimension. C’est fascinant. Transfigurer le réel, c’est l’essence du cinéma.

– Quel rôle tient l’inspecteur de police enquêtant sur la noyade?

– L’inspecteur est un passeur entre le public et le film. Il sert à remettre en cause une évidence. Ces lieux de drague sont une réalité pour les gens comme moi qui les connaissent. Mais de la science-fiction pour d’autres – dont certains homosexuels d’ailleurs. Ma mère, par exemple, elle doit se dire «il est pas bien le mec, où il est allé chercher tout ça»… J’aime beaucoup cette frivolité, mais je me pose moi-même les questions que pose l’inspecteur: c’est tout de même un peu limite, passer deux heures avec quelqu’un, sans même échanger les prénoms. Le couplet culpabilisateur s’adresse à la communauté homosexuelle, même si je ne suis pas fondamentalement persuadé qu’elle existe, mais aussi à beaucoup d’autres. A la communauté humaine, quoi.

– Et le silure?

– C’est mon monstre du Loch Ness à moi. Il représente le côté angoissant du lac. Il a aussi à voir avec la recherche de mythologies. J’ai toujours envie de prendre le réel, de le transfigurer, de le triturer pour l’élever au niveau du mythe. Dans Le Roi de l’évasion, il y a la «dourougne», une plante qui peut ressembler à la mandragore mais dont on ne sait si elle existe ou non.

– Pourquoi avez-vous choisi de représenter explicitement le sexe?

– Un des enjeux du projet était de lier le sexe, soit les organes en fonctionnement, au lyrisme des étreintes amoureuses. Je voulais sortir le sexe de la pornographie. Il y a toujours un effroi du sexe. J’ai travaillé dans un esprit plutôt doux, sans abuser des plans explicites. Le montage permet de lier tout ça d’une façon harmonieuse. Kechiche va aussi dans ce sens quand il fait La Vie d’Adèle… Bon, lui, il mène un vrai travail sur l’obscénité. Catherine Breillat a aussi abordé frontalement le sexe. J’ai l’impression que nous sommes plusieurs à tourner autour de cette question, à essayer de briser cette dernière ellipse du cinéma.

– Avez-vous l’impression que «L’Inconnu du lac» et «La Vie d’Adèle» ont été instrumentalisés dans le contexte du mariage pour tous?

– Non, pas du tout. Déjà, je n’ai vraiment pas l’impression d’avoir fait un film pour le mariage… Ha ha ha! Je pense que j’ai brillé par mon absence dans le débat sur le mariage pour tous. Le fait que des municipalités de droite aient décidé de retirer l’affiche de leur mobilier urbain à Paris, témoigne de la rancœur qui a suivi la bataille sur le mariage pour tous. L’homosexualité est en train d’entrer dans le monde, en tout cas en France, en Occident, et nous sommes les marqueurs de cette évolution.

– Et le DVD de «L’Inconnu du lac», on le trouvera au rayon thriller ou gay friendly?

– J’espère qu’à partir de 100 000 entrées on sort du rayon gay friendly. Ce rayon est débile, mais surtout réservé aux homosexuels qui vendent peu. Pedro Almodovar ou André Téchiné n’y sont pas.