Un ingénieur du son qui devient réalisateur de films, c’est rare. ­Philippe Lioret est peut-être même l’unique représentant de cette catégorie. Après dix ans comme technicien (parfois au service de vrais cinéastes comme Michel Deville, Robert Altman ou Xavier Beauvois), ce Parisien né en 1955 s’est enfin lancé. A partir du moment où il a trouvé l’histoire de son premier film (Tombés du ciel, 1993), celle d’un réfugié vivant depuis des années à l’aéroport Charles-de-Gaulle, il n’a plus lâché le morceau, enchaînant ensuite Tenue correcte exigée, Mademoiselle, L’Equipier et Je vais bien, ne t’en fais pas. Des films de conteur, d’artisan plutôt que d’auteur et d’intellectuel – encore que Lioret participe toujours à l’écriture de ses scénarios. Mais un cinéma qui a aussi ses lettres de noblesse, surtout quand il atteint des sommets comme aujourd’hui avec Welcome, saisissant drame social qui semble conjuguer le meilleur de Ken Loach et de Stephen Frears.

Le Temps: Après votre carrière de technicien du son, vous avez réalisé des comédies et des mélodrames. Comment en êtes-vous arrivé à un film aussi engagé que «Welcome»?

Philippe Lioret: Ce film, je l’ai commencé comme cinéaste pour le terminer comme citoyen. Au départ, quand Olivier Adam (auteur du roman Je vais bien, ne t’en fais pas, ndlr) m’a raconté la situation des clandestins qui affluent à Calais dans l’espoir de passer en Angleterre, j’y ai surtout vu la possibilité d’une histoire forte. Ce n’est qu’après que j’ai découvert la réalité, qui m’a révolté. En particulier ces lois qui veulent que ces gens qui ne demandent qu’à mener une vie décente soient plus durement sanctionnés que des fraudeurs ou des chauffards.

– Vous avez ressenti le besoin d’aller voir à Calais par vous-même?

C’était absolument nécessaire. J’y suis allé avec Emmanuel Courcol, mon co-scénariste et complice depuis Mademoiselle . On a parlé aux gens, les migrants, les bénévoles et tous les autres. On a vraiment rencontré un Irakien de 17 ans qui voulait traverser pour retrouver sa petite amie. On a entendu parler d’un autre qui avait tenté de traverser à la nage. Avec un tel sujet, il faut se retenir de sur-scénariser. Car même si le film a besoin de romanesque, il faut que tout soit juste, sinon on se discrédite. Ce qu’on a découvert à Calais, c’est un peu notre frontière mexicaine à nous!

– N’était-il pas risqué de tourner sur place? Votre film montre que la situation à Calais est très tendue…

– Oui, mais tout s’est bien passé. Paradoxalement, une équipe de TV inquiète beaucoup plus les habitants. Par contre un long-métrage qui débarque, c’est comme un cirque. Et un cirque, c’est inoffensif, n’est-ce pas? Mais on s’est aussi couverts. Il n’a jamais été question d’utiliser de vrais migrants en situation illégale. Ni de vrais flics, d’ailleurs. Dans le film, tout est faux, refait. Même les camions!

– Qu’a amené à votre cinéma la nécessité de travailler avec des non-professionnels?

– Pas grand-chose, en fait. Bien sûr, le processus de casting, qui nous a fait traverser l’Europe pour trouver des Kurdes pouvant interpréter nos personnages, a été très instructif. Mais une fois l’acteur choisi, professionnel ou non, il s’agira toujours de mise en confiance et de recherche de la justesse. Ma méthode tend à toujours moins de psychologie, à travailler plutôt la gestuelle et à privilégier la spontanéité des premières prises.

– Votre style atteint ici une sorte de perfection classique…

– Merci. En effet, je ne supporte pas que la caméra tire la couverture à elle. Je cadre toujours moi-même et je privilégie les mouvements qui suivent ceux des acteurs. Je tiens à ce que la technique reste purement au service de l’histoire. Quand je vois un film qui m’emballe, comme Raining Stones de Ken Loach, Sur la route de Madison de Clint Eastwood ou La Chambre du fils de Nanni Moretti, j’ai l’impression qu’on m’a fait un merveilleux cadeau. Par contre, si la caméra en fait trop, c’est comme si on avait laissé le prix sur le cadeau…

– Si on appelle ça du «cinéma compassionnel», vous dites quoi?

– C’est trop réducteur. Le film raconte une ville en état de siège, une prise de conscience, une révolte. Après, à chacun de se débrouiller avec tout ça. En fait, j’essaie juste de faire un film à hauteur d’homme. J’aime le romanesque et je crois beaucoup à l’identification. Il vaut toujours mieux s’adresser au cœur qu’au cerveau. Si on prend un film dans le ventre, ça remonte après.

– Au passage, vous n’hésitez pas à égratigner Sarkozy, que vous montrez «assumant» à la télévision…

Comment faire autrement? C’est lui qui, en 2002, a fait fermer le centre de la Croix-Rouge de Sangatte, en prétendant qu’il suffirait de pourrir la vie des migrants pour les voir repartir. Mais aujourd’hui, il y en a toujours 700 au minimum autour de Calais qui espèrent passer. Et ça ne va faire que croître ces prochaines années…