Quel tourbillon! Plusieurs fois, au cours de la lecture de «Gabriële», qui narre l’étonnant parcours d’une accoucheuse d’artistes, on se prend à murmurer: «Ce n’est pas possible…» Une vie à ce point démultipliée, vécue au cœur des révolutions artistiques du XXe siècle, entre Paris, Barcelone, New York, Zurich, au plus proche des artistes qui feront basculer la peinture et la musique dans la modernité.

Gabriële Buffet, Jurassienne née à Fontainebleau en 1881 et morte à Paris en… 1985 a été l’épouse du peintre Francis Picabia, son mentor intellectuel, sa vigie, son gouvernail, sa chargée de communication. Dotée d’une intelligence hors-norme, elle-même compositrice, elle impressionne et inspire tout autant Marcel Duchamp, Guillaume Apollinaire, Edgar Varèse et plus tard, Igor Stravinski. Mais tout au long de sa très longue vie, elle choisira l’ombre, laissant la lumière aux hommes, aux artistes.

Aujourd’hui, ses deux arrière-petites-filles, les sœurs Anne et Claire Berest, lui rendent justice. Toutes deux romancières, Gabriële est leur premier livre écrit à quatre mains. Grande réussite, ce récit de vie est une lecture nourrissante à plus d’un titre. Il permet un voyage aux rebondissements échevelés dans les coulisses de l’histoire de l’art, à ce moment-pivot du début du XXe siècle.

Cubisme, dada, surréalisme: Gabriële encourage, insuffle, théorise chaque bouleversement. Elle prend la plume, à maintes reprises, dans les revues d’art, pour expliquer, mettre des mots sur les trouvailles et les intuitions de son mari et des artistes qui gravitent autour du couple.

Le lexique des auteures Anne et Claire Berest Dans le cadre de la sortie de leur livre «Gabriële», Anne et Claire Berest se prêtent à un jeu de mots

Les heures creuses, les enfants qui ont faim

Pour les auteures, mettre en lumière Gabriële Buffet-Picabia, c’est aussi montrer le terreau de l’art: la vie, toute la vie, avec quelques éclats et beaucoup de contingences. Longtemps écrite par les hommes, l’histoire de l’art, comme toutes les Histoires, a tenu à l’écart l’épaisseur du quotidien, ce domaine légué aux femmes: les heures creuses, les découragements, les enfants qui ont faim. Claire et Anne Berest replacent cette chair manquante dans les récits académiques.

La vie ici, c’est aussi la maladie de Francis Picabia, en proie à de brusques changements d’humeur. A l’époque, la maniaco-dépression commence tout juste à être étudiée. Dans les phases d’euphorie, Gabriële nourrit en analyses les fulgurances de son époux. C’est elle qui lui permettra de quitter les allées dégagées de la figuration pour s’aventurer sur les chemins caillouteux de l’art abstrait.

Dans les heures sombres, Gabriële trouve l’issue pour sortir son époux de la neurasthénie. Comme le coup de dés du voyage à New York pour le fameux Armory Show en mars 1913, première grande exposition d’art aux Etats-Unis où Francis Picabia sera reçu en rock star.

Femmes exclues des études

Leur rencontre, en 1908, est d’emblée placée sous le signe de l’échange intellectuel. Gabriële a 27 ans, «c’est une jeune femme indépendante. Pas de mari, pas d’enfant, pas d’attache». A 17 ans, elle a fait le choix de la musique.

A une époque où les femmes sont encore exclues de la plupart des cursus d’études, elle réalise le tour de force d’être reçue en classe de composition à la Schola Cantorum à Paris, l’école des avant-gardes. Contre l’avis de ses parents, elle partira poursuivre sa formation à Berlin, seule, gagnant sa vie grâce aux nombreux orchestres de la ville.

Au moment de sa rencontre avec le peintre d’origine espagnole, elle revient de vacances en Suisse, près de Genève. Elle fait une halte chez ses parents, à Versailles, avant de rentrer en Allemagne. Quand son frère peintre amène tout à coup pour déjeuner une nouvelle connaissance: Picabia, tout auréolé de ses succès récents. La jeune femme le toise de haut. Et lui explique combien il est empêtré dans une peinture déjà vieille, has been en somme.

Sous les glycines, à la table familiale, «les particules de l’atmosphère se condensent». «Il faut que vous peigniez une œuvre, créée de toutes pièces par l’esprit qui la conçoit», lui glissera-t-elle plus tard. Pour Picabia, c’est un coup de foudre cérébral. Gabriële jusque-là entièrement habitée par ses projets musicaux, si farouchement attachée à son indépendance, lâchera et Berlin et la musique. Et se laissera kidnapper, au sens propre. Il lancera plus tard: «Ma femme a un cerveau érotique».

Pas le talent d’être parents

Le couple aura quatre enfants mais les tableaux de Francis occuperont toute la place. Géniaux, fantasques, enserrés tous deux par la maladie de Picabia, ils n’auront ni le talent ni l’intérêt d’être parents. La famille, ce sont les amis, Marcel Duchamp et Guillaume Apollinaire en tête, de toutes les fêtes, de toutes les virées en automobile.

Avec délicatesse, Anne et Claire Berest, descendantes du quatrième enfant, se mettent en scène elles-mêmes, dans le fil de l’écriture, levant petit à petit le voile sur ces tabous familiaux, faits de deuils et de non-dits.

S’appuyant sur des lectures et des recherches fouillées, Anne et Claire Berest ont trouvé la juste position pour appréhender cette arrière-grand-mère magnétique. En romancières, elles font revivre les êtres, les lieux, les moments. Elles font la place à l’ombre et à la lumière. Elles ne jugent pas. Elles racontent l’art par la vie, comme une évidence.

Automne 1912. Gabriële savoure la quiétude d’Etival, le bourg familial dans le Jura. Les enfants sont avec elle. Elle a laissé Picabia-Duchamp-Apollinaire dans le tourbillon d’un vernissage à Paris. Au milieu de la nuit montagnarde, soudain, un bruit de moteur: «Trois silhouettes sortent de la voiture, en criant comme des marins ayant dépassé le détroit de Gibraltar, couverts de poussière, d’huile et de cambouis.»

Le trio a rejoint sa muse. Les deux semaines qu’ils vivront ensemble les changeront. Deux semaines de rires et de fièvre. Complètement dada. Il nous semble les entendre encore, dans le silence du vallon jurassien.


Anne et Claire Berest, «Gabriële», Stock, 440 p.