Au printemps, les cerisiers japonais aimantent les touristes. Mais il y a une autre raison de visiter l’archipel à cette période de l’année: KYOTOGRAPHIE. Comme son nom l’indique en partie, le festival présente de la photographie à Kyoto. Lancé en 2013 par Lucille Reyboz et Yusuke Nakanishi, l’événement n’a cessé de grandir, accueillant plus de60000 visiteurs l’an dernier. A l’instar des Rencontres d’Arles ou Alt +1000 à Rossinière, il se déploie à travers la ville, dans des lieux habituellement fermés au grand public. Rencontre avec sa co-directrice, en attendant une quatrième édition très alléchante.

Le Temps: KYOTOGRAPHIE en quelques mots, ce serait?

Lucille Reyboz: Le raccourci serait de dire qu’il s’agit d’un petit Arles asiatique. Nous utilisons des lieux patrimoniaux, avec l’intention de briser la distance entre les œuvres et le public. Ce projet est né d’artistes – Yusuke est «designer lumière» et je suis photographe – comme Arles à l’origine.

– Comment a été conçu le festival?

– Il y a un avant et un après Fukushima. Après la catastrophe, nous avons quitté Tokyo et choisi Kyoto. Nous avons ressenti le besoin de créer quelque chose de nouveau, une plateforme qui puisse provoquer réflexions et débats dans un pays où l’on a grand peine à s’exprimer. La photographie s’est imposée naturellement comme le médium adéquatpour briser les barrières culturelles et les tabous. Nous abordons à chaque édition des sujets sensibles, dont la problématique du nucléaire. Le fait que nous soyons un duo franco-japonais nous donne ici beaucoup de liberté.

– Quid de la programmation, justement?

– Elle n’a rien d’académique, nous rendons à la fois hommage aux maîtres et mettons en lumière des artistes émergents. Elle est à 30% japonaise. Nous essayons de promouvoir la photographie asiatique en général, également via le festival satellite KG +. Celui-ci présente une trentaine d’expositions plus petites et gratuites, produites par les artistes mais sélectionnées par notre comité. Une grande partie des œuvres montrées sont inédites. Nous accueillons parfois les artistes en résidence pour produire une œuvre unique, c’est le cas d’Arno Minkinnen cette année qui réalisera de nouvelles images dans le temple où nous allons l’exposer. Parallèlement aux expositions, nous proposons des conférences, masters class, ateliers pour enfants et lectures de portfolios.

– Que montrerez-vous cette année?

– Après la première édition, nous avons constaté que le public japonais avait besoin d’un cadre et nous avons décidé d’imposer un thème. En 2016, c’est «Cercle Of Life» (Le cercle de vie). Nous présenterons les natures mortes de Sarah Moon, les oeuvres d’Arno Minkkinen, Eriko Koga ou Chris Jordan. Les étonnantes photographies de plancton du chercheur du CNRS Christian Sardet seront mises en scène par Shiro Takatani sur une musique de Ryuichi Sakamoto. Un hommage sera rendu à Kikujiro Fukushima qui nous a quitté l’année dernière, pour son œuvre engagée et peu connue d’Hiroshima à Fukushima. Chaque exposition bénéficie d’une scénographie particulière, souvent imposée par les lieux que nous utilisons. Pour l’exposition de Magnum sur l’exil par exemple, la commissaire a proposé de coller les tirages sur des blocs en bois, avec les légendes au dos. Une manière de créer un contact entre les migrants et les Japonais, qui sont pour la plupart peu concernés par la question.

– KYOTOGRAPHIE en chiffres?

– 15 expositions dans KYOTOGRAPHIE et 30 dans le festival satellite KG +. 61000 entrées en 2015. 4 employés à l’année à plein temps, 18 personnes d’octobre à mai et plus 200 pendant la période du festival. Un budget de 60 000 euros environ (80 000 000 JPY), reposant essentiellement sur des sponsors privés. 26 euros (3200 JPY) le passeport pour voir toutes les expositions.

– Que dire de la scène photographique locale?

– Il y a d’incroyables photographes au Japon. Les plus chanceux sont représentés par des galeries internationales, les autres restent dans l’ombre ou s’expatrient. La scène photographique japonaise est extrêmement prolifique et bouillonnante mais mal appréciée et valorisée au niveau national.

– Quel rapport les Japonais entretiennent-ils avec la photographie?

– C’est un pays de photographie. Les Japonais ont intégré très tôt la pratique dans leur quotidien et sont très innovants d’un point de vue technologique. Mais ce n’est pas un pays de culture photographique. Il y a très peu d’institutions dédiées à la photographie, de galeries ou d’écoles. Les collectionneurs sont rares et les photographes les plus connus se sont d’abord fait un nom à l’étranger. Un festival comme KYOTOGRAPHIE était nécessaire et attendu. Sa dimension internationale est essentielle pour les insulaires que nous sommes!

KYOTOGRAPHIE, du 23 avril au 22 mai à Kyoto. www.kyotographie.jp/en