Nous sommes il y a 50 000 ans. Ou à quelques dizaines d’années près. Je sors de ma machine à remonter le temps, qui a plutôt bien tenu la route pendant ce très long voyage. Me voici donc dans la région rhénane, qui délimitera un jour la frontière entre la France et l’Allemagne. Ici, sur cette grande plaine où poussent anarchiquement des graminées sauvages, où l’on ne voit nulle trace de terre cultivée, encore moins de buildings…

Pourquoi suis-je venue ici, ou plutôt maintenant? Pour moi qui suis préhistorienne, et qui me consacre depuis plus de vingt ans aux hommes de Neandertal, il ne s’agit pas seulement d’une visite touristique, ou de venir respirer le bon air de la nature sauvage. Il y a plus. J’ai un message à leur délivrer. Oui, un message pour les néandertaliens.

A voir la tête du journaliste, qui m’interrogera plus tard sur mon voyage dans le temps, je dus me résoudre à lui exposer, comme je l’ai fait maintes et maintes fois, quelques faits concernant notre lointain cousin. Tout d’abord, l’homme de Neandertal est un modèle de longévité: il a vécu plus de 300 000 ans, un record. Pourquoi? D’abord, par sa stature imposante (petit, mais trapu), il ne craignait pas les grands prédateurs, abondants à l’époque, et les variations extrêmes de température. De plus, ce chasseur-cueilleur sut développer une ­économie de subsistance parfaitement durable, pour son espèce et pour son environnement. Enfin, il était plutôt pacifique: jamais on n’a retrouvé d’amoncellement de squelettes – laissant présager un massacre – et rares sont les ossements qui portent une marque de violence. Ce pacifisme du néandertalien était nécessaire à sa ­survie: lorsqu’on vit en petits groupes, mieux vaut avoir de bons rapports avec ses voisins, si l’on veut avoir une longue descendance.

Tous ces aspects contrastent, évidemment, avec l’image que l’on a de l’homme de Neandertal, qui s’est construite au XIXe siècle: la brute poilue au front fuyant qui, trop bête pour rivaliser avec le rusé Cro-Magnon, finit par disparaître de la surface de la terre. Non seulement il s’agit d’idées reçues, mais de plus on sait aujourd’hui qu’entre un et quatre pour cent de ses gènes sont dans notre ADN (à lire, «Quelque chose en nous de Neandertal», LT du 07.05.2010).

Mais il y a pire. Non contents de les avoir regardés de haut pendant deux siècles, de les avoir jugés en êtres inférieurs, d’avoir nié tout lignage avec eux, d’avoir même fait converger, dans un double processus raciste, l’image du sauvage exotique avec le sauvage de jadis, pour mieux affirmer leur prétendue supériorité, certains de mes contemporains Homo sapiens poussent le vice aujourd’hui à vouloir les cloner. Il y a deux ans, à l’Institut Max Planck de Leipzig, des chercheurs parvenaient à recréer une ­séquence ADN. A cela, le généticien de Harvard, George Church, a affirmé que pour 30 millions de dollars il pouvait cloner un néandertalien.

Voilà donc ce que je suis venue dire à mes «frères en humanité»: «Faites attention! Un jour, des hommes vous mettront dans des zoos, en compagnie de mammouths reconstitués! On vous jettera à manger à travers de larges grilles, vous ne serez plus des Hommes libres, mais des esclaves!»

Quand j’eus délivré mon message à une tribu rencontrée grâce à une colonne de fumée que j’avais aperçue au loin, le groupe resta longtemps silencieux. Enfin, le plus vieux se leva et prit la parole: «Si nous ressuscitons, c’est que nous allons d’abord disparaître, je le sens bien. Ce jour où de la poussière nous nous relèverons sera béni, car alors nous montrerons notre vrai visage.»

Marylène Patou-Mathis est docteure en préhistoire, directrice de recherche au CNRS et responsable de l’unité d’archéozoologie du Département Préhistoire du Muséum national d’histoire naturelle à Paris. Sur le sujet qui nous occupe, elle a notamment publié: «Neanderthal, une autre humanité» (Perrin, 2006, et 2010 en poche) et «Le sauvage et le préhistorique, miroir de l’homme occidental» (Odile Jacob, 2011).