Exposition

Voyage au centre du glacier

La photographe et réalisatrice Laurence Bonvin montre au Manoir de Martigny, en marge de séries à la fois sociétales et territoriales, un projet réalisé à Aletsch

Sur deux écrans, le même film. Aletsch Negative s’ouvre sur une sorte de monochrome blanc qui peu à peu va être contaminé par de petits points bleutés et des formes abstraites. On dirait un kaléidoscope. La bande-son va alors crescendo, le bruit d’un torrent menaçant envahit bientôt l’espace, on entend aussi de sourds craquements. Ce sont ceux de la glace. Fruit d’une résidence menée l’an dernier à Aletsch, ce diptyque vidéo a été réalisé par Laurence Bonvin au cœur du plus grand glacier des Alpes.

La photographe et réalisatrice valaisanne, connue pour la dimension documentaire de ses travaux, ne pouvait faire autrement que de pénétrer au cœur de ce monstre de glace, là où tant d’autres en ont magnifié la majesté extérieure. Comme son titre l’indique, Aletsch Negative a été tourné en négatif: ce qui est clair y est sombre, et vice versa. Lorsque Laurence Bonvin filme le torrent qui s’écoule à l’intérieur du glacier, celui-ci évoque plus une marée noire que la pureté d’une eau alpine. Impossible dès lors de ne pas penser à la dimension écologique de l’installation. Inexorablement, le glacier d’Aletsch recule, diminue. La fonte que documente l’artiste n’est pas saisonnière, mais centenaire.

Organique et minéral

En marge de cet hypnotique diptyque, qui a quelque chose d’inexorablement anxiogène, deux autres dispositifs audiovisuels ainsi que trois photos complètent le projet Aletsch Negative. Les images fixes ont elles aussi quelque chose d’angoissant, comme si elles montraient des fluides rongés par des cellules cancéreuses, un organisme en pleine déliquescence. Mais si l’on parvient à faire abstraction de leur contexte de production, à oublier qu’elles montrent les entrailles d’un glacier, on peut les lire tout autrement, y voir d’élégantes abstractions entremêlant l’organique et le minéral.

Dans une salle adjacente, une seconde bande vidéo quitte le macro pour montrer le micro. Ce n’est plus un torrent déchaîné qui symbolise la disparition annoncée du glacier, ou du moins son lent recul, mais de petites gouttes qui auraient quelque chose de poétique si elles n’avaient pas, elles aussi, une dimension mortifère. Les deux projections se répondent, le son des gouttes remplit l’espace lorsque le torrent se tait.

Aletsch Still occupe le deuxième étage du Manoir de Martigny et constitue le morceau de choix – il est dévoilé pour la première fois – de l’exposition Moving Still, qui voit Laurence Bonvin investir l’entier des espaces de l’institution octodurienne. Au-dessous, la diplômée de l’Ecole nationale de la photographie d’Arles et enseignante à l’ECAL (Ecole cantonale d’art de Lausanne) montre trois séries déjà présentées – et qui toutes trois se penchent sur des questions à la fois sociétales et territoriales.

Dictature chilienne

La plus ancienne, Blikkiesdorp (2009), est le fruit d’une autre résidence, effectuée en Afrique du Sud sous le patronage de la fondation Pro Helvetia. La Sierroise y dévoile, dans une zone aride proche de l’aéroport du Cap, des alignées de petites maisons identiques et impersonnelles. On dirait un camp de réfugiés, un de ces villages de fortune surgis du néant pour accueillir des populations obligées de fuir des zones de conflit. Or, s’il s’agit bien de personnes déplacées, la cause en est tout autre. La Tin Town («ville en boîte de conserve») qu’a photographiée Laurence Bonvin a été rapidement construite à l’approche de la Coupe du monde de football 2010 dans le but de reloger, et probablement d’éloigner, une population pauvre et défavorisée donnant une mauvaise image du pays.

Ces logements de tôle devaient être provisoires. En 2012, lors d’un nouveau séjour au Cap, la Valaisanne retrouvait à Tin Town des personnes rencontrées trois ans auparavant. Elle décidait alors de réaliser un film, Sounds of Blikkiesdorp, montrant que dans ce bidonville abritant 25 000 personnes, et où règne une forte criminalité, la musique est devenue un lien social essentiel, comme un moyen de se sentir encore humain.

A lire: Images glacées d’un monde sous contrôle

Dans le désert d'Atacama, l’ancienne carrière de Chacabuco qui donne son titre à un projet développé entre 2017 et 2019 abrite quant à elle une véritable ville fantôme. Un amas de maisons délabrées rappelle une autre tragique réalité, celle d’un camp de concentration construit sous la dictature et utilisé par le gouvernement Pinochet pour y détenir les opposants au régime qui n’ont pas fini, comme tant d’autres, assassinés. Les photographies de Laurence Bonvin dévoilent des murs usés, des fenêtres brisées et des toitures abîmées, vestiges d’une page sombre de l’histoire chilienne. L’absence totale de personnages insiste sur la dimension destructrice de la dictature.

Retour à la vie

Plus loin, deux images grand format montées sur un caisson lumineux soulignent au contraire le retour à la vie. Tirées de la série Post Tōhoku (2015), elles montrent le littoral nord de l’île de Honshu, la plus grande de l’archipel japonais, fortement touchée par le tremblement de terre et le tsunami qui provoquèrent en 2011 la catastrophe de Fukushima. A l’endroit, on y découvre une imposante digue de béton coupant la perspective mais servant de rempart à un possible autre tsunami.

A l’envers, on voit d’abord des travaux destinés à redonner forme à un paysage meurtri. On aperçoit ensuite, au second plan, un couple se promenant sur la plage avec un très jeune enfant marchant à peine. La zone est en partie radioactive, porte encore les stigmates d’une catastrophe à la fois naturelle et industrielle, mais au-delà de la désolation, la vie continue. Post Tōhoku est en quelque sorte un négatif de Blikkiesdorp et Chacabuco, comme un phare au sein de travaux esthétiquement lumineux mais sémantiquement sombres.


«Laurence Bonvin – Moving Still», Manoir de la Ville de Martigny, jusqu’au 1er décembre.

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