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Voyage en Chine profonde

«Watermarks – Trois lettres de Chine» de Luc Schaedler tombe à pic derrière «A Touch of Sin» de Jia Zhang-ke. Rencontre avec un Suisse qui rêve de donner la parole aux 700 millions de Chinois «du bas»

Voyage en

Chine profonde

Documentaire «Watermarks – Trois lettres de Chine» de Luc Schaedler tombe à pic derrière «A Touch of Sin» de Jia Zhangke

Rencontre avec un Suisse qui rêve de donner la parole aux 700 millions de Chinois «du bas»

La Chine n’est pas un pays qui se laisse aborder facilement par un étranger. Le travail du Zurichois Luc Schaedler n’en est que plus remarquable. En trois films, Made in Hong Kong (1997), Angry Monk. Réflexions sur le Tibet (2005) et aujourd’hui Watermarks – Trois lettres de Chine (2013), ce cinéaste opiniâtre de 50 ans, doté d’une solide formation d’ethnologue, a construit une sorte de trilogie ­chinoise qui offre un contrepoint intéressant à tous les films que l’on a pu voir venant de l’Empire du Milieu. Avec une neutralité tout helvétique, aussi loin des complaisances de cinéma officiel que des jeux avec la censure du cinéma indépendant, son regard cherche à capter toute la complexité des situations qu’il aborde. D’où des documentaires peut-être peu spectaculaires mais qui proposent une image sûrement très juste et donnent à réfléchir. L’arrivée sur les écrans romands de Watermarks, voyage à travers le pays placé sous le signe de l’eau, dans la foulée du puissant A Touch of Sin de Jia Zhangke, nous a donné envie de renouer avec ce doux géant de 2 mètres qui avoue sans détour sa relation d’amour-haine avec son objet d’études préféré.

Le Temps: Après vingt-cinq ans de fréquentation, vous n’avez pas de rapport apaisé avec la Chine?

Luc Schaedler: J’ai découvert la Chine aux lendemains des révoltes estudiantines de 1989 et, depuis, je suis resté ambivalent. J’aime profondément ses habitants, surtout les gens simples que mon travail m’a permis d’approcher. Mais j’ai de gros problèmes avec ce régime autoritaire et ce développement économique effréné qui ont créé une société destructrice, sans égards ni pour l’humain, ni pour la nature. A travers ses récits de violence, A Touch of Sin en rend très bien compte. L’exploitation, la corruption et la désolidarisation font partout des ravages. Et pourtant, même dans les pires situations, les gens semblent garder espoir que cette voie finira par leur apporter une vie meilleure!

– Quelle a été l’idée directrice de ce film en trois volets?

– Au départ, je voulais faire un film sur la crise de l’eau. Avec Markus Schiesser, un ami sinologue qui vit là-bas depuis dix ans, nous avons cherché trois lieux pour aborder cette question: dans le nord en voie de désertification, dans le sud avec l’eau à profusion des rizières et dans une mégalopole sur un fleuve pollué. Mais au cours des entretiens avec les personnages choisis, je me suis rendu compte qu’ils saisissaient l’occasion pour parler de choses qui leur tenaient beaucoup plus à cœur. Le paysan du nord m’a présenté son fils parti travailler dans les carrières, les vieux du sud ont fait ressurgir les blessures de la Révolution culturelle et, à Chongqing, sur le Yangtsé, la fille du pêcheur qui rôdait autour de nous s’est avérée la plus intéressante, avec ses problèmes d’identité. J’ai donc fini par laisser tomber mon idée de départ, qui n’est restée qu’en filigrane, pour laisser le projet évoluer vers autre chose que je n’ai vraiment trouvé qu’au montage.

– Quel a été le rôle de Markus Schiesser sur le tournage?

– Markus est un ami de trente ans et je l’ai impliqué depuis le début car, au contraire de moi, il parle la langue. Je ne voulais plus passer par un traducteur comme par le passé, ce qui limite beaucoup les échanges. C’est donc lui qui menait les entretiens tandis que je m’occupais de la réalisation technique. Les Chinois ont un rapport compliqué à la parole, du fait qu’ils la considèrent comme dangereuse. Il est très difficile d’établir une relation de confiance, qui seule permet de délier les langues. Entre l’aisance orale de Markus et mon expression plus corporelle, nous formions un team idéal. Nous avons tout fait à deux, avec juste parfois un conducteur-guide local pour nous accompagner sur le tournage.

– Vous a-t-il fallu demander des autorisations?

– Nous avons renoncé à toute démarche auprès des autorités. En fait, on peut très bien tourner discrètement en Chine comme on le ferait en Suisse. Un simple visa de tourisme m’a suffi. Nous avons bien sûr demandé la permission aux personnes concernées lorsqu’il s’agissait de tourner dans des lieux collectifs, et le seul problème qui s’est présenté a été dans une usine…

– Pourquoi avoir évité la classe moyenne, en plein essor et qui représente plus l’avenir du pays?

– C’est délibéré. Cette classe est en réalité encore plus difficile à approcher du fait qu’elle a partie liée avec le système et qu’elle a plus à perdre que ceux qui n’en profitent pas. Mais je voulais surtout donner la parole aux 700 millions de Chinois qui ne l’ont pas, qui sont confrontés à cette modernité sans avoir encore vraiment fait le pas. Tous nos interlocuteurs ont été très touchés que, pour une fois, quelqu’un s’intéresse à eux. C’est ainsi que nous avons pu faire apparaître des conflits profonds qu’ils ne thématisent pas eux-mêmes – comme chez ce jeune couple du nord, qui s’est d’ailleurs séparé depuis, la femme tenant plus à son idée d’émancipation à travers le travail et l’homme à son devoir filial…

– La soumission et l’abandon de ses rêves restent la norme?

– Pour la grande majorité, oui. Mais c’est une question culturelle. En Occident, il nous a fallu des siècles depuis les Lumières pour nous émanciper et faire de l’individualisme la norme. En Chine, le collectif a toujours été plus important, pour culminer sous le communisme. La politique de l’enfant unique n’a fait qu’exacerber l’idée du sacrifice des parents pour assurer son bien-être – et leurs vieux jours – avec toutes les pressions et problèmes psychologiques que cela suppose. Sans compter un important déséquilibre hommes-femmes engendré par l’élimination de beaucoup de filles à la naissance. Aujourd’hui, les mentalités évoluent et on sent que les gens tentent de regagner le contrôle de leur existence. Mais souvent, le référent culturel et philosophique, le langage même qui permettraient d’envisager une autre existence, manque.

– Le communisme aurait-il éradiqué le sens esthétique des Chinois, quasi absent dans votre film?

– C’est une vraie question. Ce qu’il en reste est lié aux traditions, comme l’hospitalité, les rituels de table et de cuisine par exemple. Mais le développement forcené actuel s’avère encore plus destructeur que la Révolution culturelle! Ce qui s’accompagne d’une perte d’identité dramatique. La classe moyenne tente bien de renouer avec les beautés de la culture classique, comme la calligraphie. Mais à quelques exceptions près, la Chine paraît incapable de créer du neuf qui soit aussi du beau.

– Passé de la Semaine de la critique à Locarno au FIFDH de Genève, le film a-t-il une chance d’être remarqué?

– En festival, l’accueil du public est très positif mais, en salles, cela peine à suivre. Plusieurs festivals a priori intéressés ont aussi renoncé en se rendant compte que ce film était réalisé par un Suisse et non un Chinois! La circulation des films est toujours plus problématique, déjà du fait de leur nombre. Le mien n’est pas spectaculaire, pas facile à vendre. Mais c’est justement ce qui me plaît à moi et que je défends…

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