«Lecteur-voyageur». L’expression est à forger. Ne dit-on pas «écrivain-voyageur»? Pourquoi lectrices et lecteurs n’auraient-ils pas droit, eux aussi, à leur part de mouvement? Car, on le sait depuis que Victor Hugo l’a noté dans ses «Choses vues»: «Lire c’est voyager; voyager c’est lire».

Certes, Hugo en fait le signe d’un homme cultivé. Le duc Bernard de Saxe-Weimar a «du monde, de l’esprit et des lettres. Il a beaucoup voyagé et beaucoup lu, écrit Hugo dans le portrait qu’il fait de lui. Lire, c’est voyager; voyager c’est lire. On s’en aperçoit en l’écoutant», note-t-il.

Mais la formule est riche. On peut extrapoler. Jusqu’à la métaphore, par exemple, puisque le livre permet, de fait, l’évasion, le voyage immobile et imaginaire et toutes ces sortes de choses. C’est un de ses multiples mérites.

On peut aussi réclamer du concret; embrasser à plein la belle petite phrase d’Hugo et noter que le livre entretient une relation privilégiée avec le voyage en tant que tel. Oui. Le déplacement physique s’accompagne à merveille de la lecture, avec laquelle il a beaucoup d’affinités.

«Si par une nuit d’hiver, un voyageur»

Y a-t-il, par exemple, un endroit plus propice à la lecture, que le train? Certes l’avion ou le bateau invitent eux aussi à se saisir d’un livre. Mais le train a pour lui, une parfaite adéquation avec la pratique du lecteur. Car en avion, comme en bateau, le paysage varie peu, ou plus imperceptiblement. Il invite à la contemplation plutôt qu’au cheminement. Le train en revanche change sans cesse son décor; avance visiblement, fait se succéder les champs, les villes, les villages, les lacs, les fleuves, ponts, usines, zones, bois, talus, arbres, dans une variété infinie. Comme les mots qui se suivent, comme les phrases qui s’enchaînent et forment un récit, le train vous entraîne sans relâche. La ligne de ses rails fait écho aux lignes d’encre tracées sur le papier.

Page et paysage entretiennent eux aussi, un rapport secret et qui n’est pas seulement homophonique. Le paysage d’hiver de ces derniers jours, blanc, comme un papier neuf, sur lequel se détache le noir des arbres, les traces de pas, a des airs d’écriture, de mystère à déchiffrer. Tout ça pour dire, le bonheur que c’est, de lire, ces jours, à l’abri d’un compartiment bien chauffé, en jetant de temps à autre un coup d’œil par la fenêtre. On voyagerait, on lirait à l’infini…

Italo Calvino connaissait bien les liens secrets de la lecture et du voyage. Au moment de détailler l’infinie variété des romans, imaginant un lecteur et une lectrice aux prises avec une cascade de débuts de romans, il intitula son livre: «Si par une nuit d’hiver, un voyageur». Si par une nuit d’hiver, un lecteur, dans un train…