Genre: HISTOIRE
Qui ? Rachel Polonsky
Titre: La Lanterne magique de Molotov. Voyage à travers l’histoire de la Russie
Traduit de l’anglaispar Pierre-Emmanuel Dauzat
Chez qui ? Denoël, 415 p.

S’il est un nom peu chargé de résonance poétique, c’est bien celui de Molotov – encore que ses cocktails, suivant les circonstances, ne manquent pas de charme. Bras droit de Staline pendant des décennies, signataire en été 1939 du sinistre pacte germano-soviétique, animateur après le XXe congrès du PCUS (1956) du «groupe antiparti» refusant la déstalinisation, il n’a rien pour attirer la sympathie. J’avais autrefois enregistré à propos de sa biographie un détail qui se ficha dans un coin de ma mémoire. Après la mort de Staline, la femme de Molotov avait été libérée du goulag et avait tout naturellement repris sa place dans le lit conjugal. Le numéro deux du régime, homme fort s’il en fut, n’avait pu empêcher l’arrestation de sa femme mais avait poursuivi ses activités comme si de rien n’était. Pour un petit-bourgeois suisse, cela frisait l’inconcevable.

Aussi, quand je vis passer l’annonce de la parution d’un livre étrangement intitulé La Lanterne magique de Molotov, je me précipitai sur l’objet. Pour ne pas vous faire languir, voici les grandes lignes de l’affaire: en 1921, Molotov épouse par amour une jeune et belle bolchevique, Polina ­Jemtchoujina, qui après avoir pris du galon dans le parti passa longtemps pour la femme la plus élégante de Moscou. Bonne stalinienne, elle approuva les dérives du régime et les grandes purges des années 1930. Une attitude aussi liée au fait que les Staline et les Molotov partageaient le même appartement près du Kremlin. Polina avait cependant un grand défaut aux yeux de Staline, elle était juive.

A la fin des années 1940, l’antisémitisme de Staline faillit sceller son destin. En automne 1948, sur proposition du chef, le Politburo décida son arrestation (avec l’appui de Molotov? Je ne sais). Elle disparut dans l’inconnu stalinien. Seul Beria, le chef de la police, soufflait parfois à l’oreille de Molotov lors d’une réunion du Politburo: «Elle est vivante.» En réalité, elle était détenue à deux pas de là, à la Loubianka, la fameuse prison de Moscou. Quand au lendemain de la mort de Staline, le 5 mars 1953, Beria vint personnellement la libérer, elle commença par s’évanouir en apprenant sa libération et la mort du dictateur adulé, puis elle traversa un pâté de maisons pour rejoindre le domicile conjugal. Comme si de rien n’était. Ils vécurent encore 17 ans ensemble, unis par leur amour et leur foi stalinienne. La mort de Polina les sépara, mais Viatcheslav, qui avait sur la conscience la signature autographe de 43 569 condamnations à mort, ne mourut – presque centenaire – qu’en novembre 1986, an deux de l’ère Gorbatchev.

Les avanies du couple Molotov n’ont que peu à voir avec l’ouvrage de Rachel Polonsky dont il faut surtout croire le sous-titre: Voyage à travers l’histoire de la Russie. Le bouquin relève à la fois d’un truc et d’un hasard. Le hasard a voulu que l’auteur, épouse d’un important avocat d’affaires, ait logé pendant une dizaine d’années dans l’immeuble du 3, rue Romanov, ancienne rue Granovski. Un immense immeuble autrefois réservé au gratin des dirigeants soviétiques, actuellement dévolu à la nouvelle bourgeoisie et aux bureaux d’entreprises étrangères.

Un autre hasard voulut qu’elle apprît que l’appartement au-dessus du sien avait été occupé autrefois par Molotov. En ayant obtenu les clés, elle découvrit (cela semble presque incroyable!) qu’il contenait encore des objets ayant appartenu au numéro deux soviétique, notamment des reliquats de son immense bibliothèque et une lanterne magique. De là le truc: en bonne spécialiste de la culture russe, elle décida d’exploiter la richesse de la bibliothèque (Molotov était un homme très cultivé, lisant le russe, l’anglais, le français et l’allemand) et de présenter ses découvertes selon le principe de la lanterne magique. L’idée était astucieuse. Pour l’enrichir, elle lui ajouta un élément: la vie de Molotov dont elle suivit les aléas en parcourant la vaste Russie.

Munie de ces quelques fils rouges, manifestement envoûtée par la culture russe dont elle sait la langue et l’histoire, Rachel ­Polonsky entraîne ses lecteurs dans une surprenante épopée qui, par les livres ou le chemin de fer, la conduit dans le sud du pays (les bouches du Don et la mer d’Azov), zone frontière longtemps tenue par les cosaques, pour ensuite aller dans le nord (à Vologda où Molotov fut déporté en 1915) puis le Grand Nord (Arkhangelsk, Mourmansk) et enfin en Sibérie chez les chamans bouriates (Oulan-Oude, Kiakhta).

Qu’elle soit dans son appartement moscovite, dans la datcha proche d’un monastère très couru ou en voyage, Rachel Polonsky pratique avec volupté l’art de la digression en politique et en littérature. De Trotski (elle cite à ­diverses reprises sa Révolution trahie) à Mikhaïl Khodorkovski, l’oligarque déchu dont elle suivit le singulier procès sibérien en 2005, en partant bien sûr des lointains décembristes amis de Pouchkine et du prince Volkonski, c’est la grandeur et la folie russes qu’elle révèle au fil de pages captivantes.

Dans le sillage de Walter Benjamin, elle ne manque pas de conforter son esthétique par le recours à la grande tradition littéraire russe dont elle cite abondamment les génies, de l’incontournable Pouchkine à Dostoïevski et Tchekhov pour le XIXe siècle aux victimes tourmentées de la révolution, ­Akhmatova, Mandelstam, Pasternak, Tsvetaïeva, Chalamov et bien d’autres. Une telle passion ne pouvait, on se l’imagine, que déboucher sur une certaine amertume au vu de la Russie poutinienne.

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Rachel Polonsky

«La Lanterne magique de Molotov»

«Les seuls mots de Rabindranath Tagore que Molotov ait marqués d’une encre pourpre irrégulière dans son exemplaire,ce sont: «Ce que nous taisions jouait un plus grand rôle que ce que nous disions»