Essai

Voyage au pays dévasté de l’Amérique indienne

David Treuer s’intéresse aux communautés indiennes d’aujourd’hui. Sa visite des réserves raconte la profonde détresse des premiers Américains

Voyage au pays dévasté de l’Amérique indienne

Genre: Essai
Qui ? David Treuer
Titre: Indian Roads
Trad. de l’américain par Danièle Laruelle
Chez qui ? Albin Michel, 425 p.

Comme Louise Erdrich et Sherman Alexie, David Treuer s’intéresse aux communautés indiennes qui, au cœur des Grandes Plaines, furent chassées de leur éden et scalpées de leur culture millénaire. Né en 1972 d’un père autrichien et d’une mère ojibwa dans la réserve de Leech Lake – dans le Minnesota –, aujourd’hui professeur à l’Université de Minneapolis, Treuer est en train de devenir l’un des maîtres de cette littérature qui danse avec les loups en mêlant ethnographie et chronique historique. Sa prose est lyrique, épurée, musicale, et Toni Morrison fut l’une des premières à le saluer lorsque parut aux Etats-Unis le magnifique Little, confessions de personnages souvent accablés auxquels Treuer oppose les flamboiements de paysages sublimes. Puis nous avons découvert Le manuscrit du Dr Appele – histoire de deux enfants sauvages recueillis dans les forêts par des louves, au début du XIXe siècle – et Comme un frère, récit d’une agonie collective qui s’ouvre sur une scène lourde de symboles: la mort d’un jeune cerf égaré, au détour d’une autoroute…

Au carrefour de l’autobiographie et du reportage, du réquisitoire et du manifeste politique, le nouveau livre de Treuer, Indian Roads, est un long voyage où l’on découvre, aux antipodes des clichés exotiques, une Amérique livrée à l’abandon, au dénuement spirituel et à la misère sociale: celle des réserves indiennes, dispersées comme autant de ghettos au large du Minnesota et du Wisconsin. «Ces réserves et ceux d’entre nous qui y vivent sont aussi américains que le base-ball et l’apple-pie. Mais, contrairement à l’apple-pie, les Indiens ont participé à la naissance même de l’Amérique», ironise Treuer qui dévoile, au quotidien, entre colère et compassion, ce qui se trouve «derrière les panneaux annonçant notre existence», au bord des autoroutes, des panneaux au-delà desquels se débattent des «peuples qui auraient dû disparaître depuis longtemps».

En allant à la rencontre de ces communautés-là – Sioux, Pueblos, Apaches, Ojibwa… –, Treuer pointe tout ce qui les menace: drogue, violence, corruption, alcoolisme, chômage, délinquance et enfermement, sur des territoires qui se sont réduits comme peau de chagrin. Chaque chapitre du livre s’ouvre sur une anecdote emblématique et c’est ensuite toute l’histoire indienne qui se déploie, depuis la création des réserves, au milieu du XIXe siècle, non pas pour rendre à leurs habitants leurs propres terres mais, écrit Treuer, pour les «faire disparaître» en espérant qu’ils seraient «emportés par les épidémies et par la consanguinité, en deux ou trois générations». L’auteur de Little parle aussi des multiples traités négociés entre Washington et les nations indiennes – des traités régulièrement violés –, des traditions liées au tribalisme, des langues vernaculaires – aujourd’hui en voie d’extinction – et de la belle résistance que ces peuples à l’agonie continuent à opposer au capitalisme en l’empêchant de conquérir des espaces encore vierges – si étroits soient-ils.

Résistances

Mais Indian Roads est aussi un livre de confessions où Treuer parle de sa famille, de son père rescapé de la Shoah, ou du suicide de son grand-père maternel, en août 2007, un vétéran de la Seconde Guerre mondiale dont la disparition tragique annonce peut-être celle de toute une civilisation. C’est contre ces malédictions que se bat Treuer, un résistant dans un monde humilié auquel il offre une langue solaire, courroucée, nourrie à la fois de toute la magie et de toute l’amertume indiennes.

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