La morsure d'un artiste félin. Dès demain et jusqu'à dimanche, La Bâtie-Festival de Genève flirte avec le diable. Le metteur en scène italien Romeo Castellucci ouvre les portes de L'Enfer de Dante (1265-1331). Sur ses traces, au Forum Meyrin, une foule écarquillée, acteurs, mais aussi enfants et vieillards. Cet Inferno a secoué en juillet le Festival d'Avignon. Dans la cour d'honneur du Palais des Papes, Romeo Castellucci, 48 ans, s'offrait une scène d'ouverture inouïe. Seul sur le plateau vaste comme une nef, il affrontait une meute de chiens dressés pour attaquer. Vanité? Non. Profession de foi. Culbuté et bafoué par la bête, Romeo Castellucci proclamait son exigence: saisir une œuvre, La Divine Comédie en particulier, c'est éprouver son mystère, chuter vers l'inconnu aussi.

Ces molosses, on ne les verra pas à Genève. La loi n'autorise pas ce genre de scène où un animal est sommé d'attaquer. Marqué dans sa conception par le vertige du Palais des papes, Inferno aura de toute façon ici un autre visage. Seule certitude: il enthousiasmera les uns, exaspérera les autres, divisera, comme presque chaque pièce de Romeo Castellucci et de sa compagnie, la Societas Raffaello Sanzio, fondée en 1980. C'est que ce théâtre embrasse le monde avec des outils qui lui sont propres. Certains le disent hermétiques. Tentative de déverrouillage en compagnie du maître de l'enfer.

Le Temps: Pourquoi «La Divine Comédie»?

Romeo Castellucci: C'est une œuvre que j'ai découverte adolescent et qui m'a toujours fait peur. Parce que c'est un livre de la terreur; parce qu'il imagine, dans ses trois parties, l'homme au-delà de l'humanité. On croit aller vers le Paradis, après l'Enfer et le Purgatoire. Or le Paradis est encore plus effroyable que les deux autres parties. Les hommes ont perdu leurs figures. Il ne reste plus qu'une lumière aveuglante, c'est-à-dire aussi angoissante que l'obscurité initiale.

- Dante est l'un des fondateurs de la langue italienne. Son verbe est somptueux, or «Inferno» se passe de mots. Pourquoi?

- La parole au théâtre est redondante. Sur scène, la poésie est affaire de matière, de chair, de lumière, de mouvement. Le pire qu'on puisse faire, c'est illustrer. La Divine Comédie est irreprésentable a priori. C'est ce qui m'a fasciné. Dante est confronté au même problème: comment représenter la douleur des hommes, Dieu? Plusieurs fois, il l'écrit, il est tenté de renoncer. Son œuvre nous raconte ça aussi: l'expérience par le poète des limites de son art.

- A Avignon, vous subissiez en première ligne l'assaut de chiens? Faut-il courir un danger pour créer?

- Oui, c'est essentiel. L'expérience de l'art, c'est le danger. Pour le créateur qui doit supporter le poids de ce qu'il a ouvert devant lui. Et pour le public. Le fondement de l'art occidental, c'est un couteau qui pénètre dans la conscience et l'intimité de chaque spectateur.

- Une autre séquence violente, c'est celle où des pères commencent par cajoler leurs enfants avant de les étrangler.

- L'Enfer de Dante, c'est la substance de la vie humaine, notre ambivalence. Un geste d'affection peut devenir meurtrier. Et la violence peut être très douce.

- Vous enrôlez souvent des acteurs hors norme. Pour «Giulio Cesare» de Shakespeare, vous aviez engagé un interprète laryngectomisé à la maigreur cadavérique. Que voulez-vous montrer?

- Je travaille avec des corps marqués par les cicatrices de la vie. Mais mes choix ne sont jamais gratuits. Je suis adepte de la logique. J'ai besoin pour chacun de mes spectacles d'une structure et d'une pensée précises. Dans Giulio Cesare, il y avait une nécessité dramaturgique: l'acteur laryngectomisé jouait le rôle de Marc-Antoine chargé de l'oraison de Jules César, devant son cadavre. Sa voix blessée, c'était la marque d'une blessure ouverte. Le maître tombe, l'ordre tangue, la rhétorique se fêle.

- «Inferno» est un voyage au pays des ombres. A un moment défilent sur la paroi les noms des acteurs de la Societas Raffaello Sanzio qui sont morts ces dernières années. Pourquoi?

- Dante raconte un voyage dans l'au-delà; il parle avec des morts. Je voulais que notre spectacle englobe les vivants et les défunts. Le théâtre occidental, tel que les Grecs l'ont fondé, est ouvert aux fantômes. Ce n'est pas une invention de ma part! Au théâtre, on peut toucher à une autre dimension de la matière, rêver d'une passerelle vers l'au-delà.

- Quel message voulez-vous faire passer?

- Aucun. Le théâtre à thèse, c'est la mort de cet art. Je ne suis pas un pédagogue. Et la scène n'est pas une école. Notre pratique n'appartient pas au domaine de la communication. Ce que nous proposons, c'est une épreuve in vitro de la violence. Le spectateur est confronté à la faiblesse, à la folie, de notre condition. Et il doit assumer.

- A quoi sert le théâtre?

- C'est une expérience, un moment où on touche à l'intimité du spectateur et où on lui rappelle, sur un autre plan, qu'il appartient à une communauté. Dans cette autre dimension, celle de la violence et de la mort, on découvre une loi supérieure à la loi écrite. Là, l'esprit humain peut avancer.

Inferno, La Bâtie-Festival de Genève, Forum Meyrin, ve 5, sa 6 et di 7. (Rens. 022/738 19 19, http://www.batie.ch)