Sur le quai agité, jeudi, les caméras vidéo déambulent pour capturer de près l'énorme soubassophone qui marque déjà les contretemps, les pantalons bouffants des musiciens ferroviaires qui se préparent à s'enfiler dans les wagons. Dans ce début d'après-midi montreusien, les communautés se croisent à distance. Des touristes japonais aux souliers montagnards, des couples âgés en villégiature et des festivaliers tout juste émergés. Pour grimper dans ce train aux vitres démesurées, ce convoi swingué à destination de Gstaad et retour, certains ont réservé il y a plusieurs semaines depuis l'étranger.

Architecte du festival, Claude Nobs a débuté sa carrière à l'Office du tourisme de Montreux. Il raconte souvent comment le site même de la manifestation a servi d'argument pour appâter les artistes internationaux. La stratégie n'a pas changé. Avec les bateaux brésiliens qui circulent sur le Léman, les trains alpins font partie de ces attractions spectaculaires destinées à vendre une région en plus d'une actualité culturelle. Au fond d'une voiture, quatre adolescents, débarqués de Dublin la semaine dernière, ont d'ailleurs fait le déplacement de la Riviera après avoir aperçu sur une télévision locale les plans diffusés en boucle du lac et des montagnes. Ils n'ont pas hésité. «Franchement, on n'a pas assez d'argent pour aller au concert. On dort dans un camping à Villeneuve, on profite de l'ambiance du festival et on essaie de voir du pays. Même si tout reste excessivement cher ici, j'aimerais revenir.»

Dans les compartiments climatisés du Jazz Panoramic Train, les commentaires vont surtout au paysage ascensionnel. Un premier couloir de forêt passé, les regards se jettent sur la côte d'une beauté furieuse. Un groupe de retraités allemands, en chemisiers pastel, cherchent dans les rues de Montreux situées quelques centaines de mètres plus bas l'emplacement exact de leur hôtel. Ils s'énervent un peu, comparent leurs cartes. Les Enjoliveurs prennent alors la direction des opérations. Formation de Montpellier, à mi-chemin de l'orchestre new-orleans et du spectacle de rue, ils sont sept à se serrer devant la porte coulissante. A chaque virage, le danseur de claquettes manque de se retrouver par terre. «This is an english song but with french accent, tente le tromboniste. De toute façon, on ne peut pas faire autrement.»

Organisateur du train musical depuis quatre ans, Niklaus Mani arpente les trois wagons spécialement affrétés pour le Montreux Jazz. Pendant les arrêts, il a une minute trente pour faire déplacer les instrumentistes d'une voiture à l'autre par le quai. Ballet de contrebasse, de planche à lessive, de saxophone sous les vitres. «L'année dernière, une musicienne a manqué le départ, elle a dû nous rejoindre en taxi», se rappelle le maître de cérémonie trilingue. «Il arrive que des passagers prennent un instrument et improvisent avec les groupes, ou qu'ils dansent sur les sièges. Dans le train Brazil qui va aux Rochers-de-Naye, ce n'est pas rare. Mais les gens qui vont à Gstaad sont en général plus calmes, d'un autre standing.»

Chacun cherche sa Suisse. Après qu'ils ont traversé le village fleuri-boisé en cortège sonore, une partie des voyageurs se précipitent dans les boutiques griffées. Des Anglais quadragénaires, qui se rendent chaque année à Montreux comme en «pèlerinage», se posent à une terrasse pour voir sur un écran le match de tennis qui se déroule une rue plus loin. Et les deux orchestres français comparent leurs situations, évoquent la cause des intermittents du spectacle. Le patron de Dixie Swing, combo de Thonon-les-Bains, réalise l'immense majorité de ses contrats en Suisse. Sur le chemin du retour, il gratte un banjo tendu. Le festival l'attend pour un autre concert.