«Elle»

C'est une fenêtre. Oui c'est bien cela, une fenêtre. On peut distinguer les bords en bois sculpté, rongés par celui qui détruit, détruit, détruit. Le pire des parasites. Le temps. Elle le sent. Il la fait vieillir, il fait vieillir les mémoires, les pensées, l'air, l'amour. Autrefois elle était. Maintenant elle est devenue comme eux, comme tout le monde, une vieille ombre délaissée au coin d'un mur. Elle se croyait unique mais elle n'est qu'un Etre humain. Tous pareils avec leurs habitudes, leurs routines, leur travail, leur vie qui ne vaut pas la peine d'être vécue. Elle se penche par-dessus cette fenêtre. Elle a comme l'impression d'avoir tout vécu. Comme une sorte de personnage omniprésent qui est toujours là pour tout voir, tout comprendre, malgré elle.

Elle les déteste. Quand elle le leur dira, on lui dira pourtant qu'elle n'a rien de différent. Eux, c'est l'humanité. Elle, vous, moi. Il paraît que ce sont des vertébrés, des mammifères sauf erreur. Des destructeurs plutôt. Tous faits, programmés pour s'éliminer. Très bien programmés d'ailleurs.

Elle ouvre grands les yeux, reçoit le ciel dans ses yeux. Elle scrute le paysage au loin, au-delà du marché, au-delà de la ville, au-delà du ruisseau, au-delà des frontières, du temps, de l'obscurité, au-delà du soleil, au-delà de l'oubli. Les fleurs paraissent s'ouvrir pour accueillir la chaleur des longues nuits, le genre de nuits où l'on se retrouve entre amis sur la terrasse pour boire quelque chose puis finir la nuit dans des chaises ou étendu sur la pelouse. Elle n'a pas d'amis. Elle n'a pas de terrasse. Elle n'a pas de chaises. Plus rien. Elle, elle est détruite.

Elle se rappelle cet après-midi au parc, ils sirotaient des jus à la mangue, tous les deux. Elle le croyait invincible, assis là, en tailleur sur le vieux banc en bois peint. Sien à jamais. Elle l'aimait. Ils s'aimaient. Puis c'est arrivé. Pour aucune raison. Pourtant, le voyage du dimanche après-midi, ils avaient l'habitude de se le faire là, sur ce banc, sans histoires. Ils se le donnaient mutuellement, comme on donnerait un cadeau à quelqu'un pour son anniversaire. De l'affection dans leurs yeux, même.

Elle enlève ses lunettes noires, fixe le soleil et pense. Elle va refaire sa vie sans lui, seule, vulnérable, faible, petite. Puis elle mourra, comme tout le monde. Peut-être le retrouvera-t-elle. On ne le saura pas.

«Lui»

Il était le vent d'automne qui faisait danser les arbres. Il était le soleil d'été qui faisait brunir les herbes. Il était les flocons d'hiver qui embellissaient le paysage. Il était les bourgeons du printemps qui exprimaient la vie des plantes.

Elle l'avait rêvé depuis bien des années.

Il était la pureté de la Voie lactée ou la douceur des couchers de soleil. Il était la fraîcheur des soirs d'été ou la sincérité de tous les enfants du monde. Elle avait cru entendre sa voix dans son sommeil, la priant de le rejoindre. Elle avait cru voir son reflet dans les yeux d'une mouette, perchée sur un rocher surplombant la mer. Et dans cette mer infinie, du fin fond des sables où viennent rire les poissons magiques, elle avait cru percevoir son regard, capturant le sien qui était perdu dans le vide. Elle sentait ses mains la caresser lorsque les premières lueurs du jour illuminaient les vallées verdoyantes de vie. Le soir, elle le sentait qui l'enlaçait dans le reflet de la lune sur les eaux paisibles de la rivière. Elle sentait la force qu'il dégageait dans chaque vague s'échouant sur le rivage. Elle goûtait son odeur sucrée dans toutes les merveilles du monde. […]