Voyage violent à travers la nouvelle Chine

Cinéma Priméà Cannes, «A Touch of Sin», de Jia Zhang-ke, brosse un tableau préoccupant

En quatre récits, l’auteur débusque une violence sociale

La Chine ne cesse de se rapprocher de nous – sauf à travers son cinéma. Malgré un marché en plein essor et des moyens toujours plus importants, sa production, clivée entre grosses machines officielles (films historiques pour l’essentiel) et petits films indépendants (qui circulent sous le manteau en DVD), ne s’exporte guère. Juste une poignée d’auteurs qui font la tournée des festivals internationaux, avec, à la clé, à peine un film par an distribué en Suisse depuis un quart de siècle! C’est dans ce contexte qu’il faut se réjouir doublement de la sortie de A Touch of Sin de Jia Zhang-ke, un film formidable, primé pour son scénario au dernier Festival de Cannes.

Un tournant? On l’espère, tant il est vrai que ce 10e long-métrage apparaît comme le plus «grand public» de son auteur. Sans rien sacrifier de son indépendance et du regard critique qu’il porte sur son pays. Car c’est avant tout ça, le cinéma de Jia Zhang-ke: une volonté de témoigner des changements rapides de la société chinoise sans céder aux facilités du discours officiel. D’où des fictions d’essence réaliste, centrées sur les petites gens (Xiao Wu artisan pickpocket, Platform, Plaisirs inconnus, The World), mais aussi le volet documentaire de son œuvre (Useless, I Wish I Knew) et des essais à mi-chemin (le diptyque Still Life/Dong, 24 City) . D’où, aussi, ses problèmes récurrents avec la censure, un bras de fer que ce quadragénaire aussi malin qu’obstiné pourrait bien finir par remporter, au contraire d’aînés tous rentrés dans le rang.

A Touch of Sin est sa réaction aux nouvelles de violences toujours plus fréquentes, désormais répercutées à travers les réseaux sociaux. S’inspirant de quelques-uns de ces faits divers, le cinéaste propose une fresque en quatre parties pour saisir cette nouvelle Chine. Le premier attrait de ce film tourné aux quatre coins du pays réside dès lors dans ses décors, un voyage qu’aucun touriste ne saurait entreprendre. Quant à la violence, une nouveauté dans le cinéma plutôt tranquille de maître Jia, elle est graphique et stylisée tout en restant réaliste, pour un impact aussi bien intellectuel qu’émotionnel.

L’entrée en matière paraît lorgner du côté de Quentin Tarantino ou de Takeshi Kitano (comme par hasard coproducteur)? Ce n’est que pour dériver peu à peu vers une violence plus sèche, «responsable» et amère. Dans le premier récit, qui se déroule dans le Shanxi (nord), province d’origine de l’auteur, un mineur exaspéré par la corruption des dirigeants de son village décide de passer à l’action. L’acteur Jiang Wu (Vivre, Shower) a le charisme «cool» de rigueur, mais les coups de pelle qu’il reçoit sur la tête et son identification à un cheval maltraité n’ont déjà plus rien de conventionnel.

Dans le deuxième récit, on rejoint un tueur froid vu à l’œuvre plus tôt (Wang Baoqiang, Blind Shaft), travailleur migrant de retour dans sa famille près de Chong­qing (ouest) sur le fleuve Bleu. Mais les armes à feu lui importent visiblement plus que les retrouvailles, que ce soit avec sa femme, son fils ou sa mère qui fête ses 70 ans: et si elles pouvaient l’affranchir du labeur et du besoin?

Nouvelle bifurcation dans un bus, où sa route croise celle d’un patron d’entreprise qui a rendez-vous avec sa maîtresse, laquelle le met au pied du mur. Situé dans la province du Hubei (centre), ce récit met en scène Zhao Tao, muse et compagne de Jia Zhang-ke. Hôtesse d’accueil d’un salon de massage, elle y subira toute l’arrogance d’un nouveau riche brutal avant de se venger. On n’oubliera pas de sitôt une scène d’humiliation anthologique, qui résume tout le film.

Mais le plus beau sketch est peut-être encore le dernier, situé dans la cité industrielle de Dongguan (sud, près de Canton). Un tout jeune homme y passe d’un job dégradant à un autre, pour finir employé dans un bordel de luxe où il tombe amoureux d’une «travailleuse du sexe». Mais l’amour est-il encore une possibilité dans un contexte aussi déshumanisé? Qui connaît les premiers films de l’auteur (lequel apparaît en client à gros cigare), ne se fera guère d’illusion. La violence qu’on dirige contre soi-même est peut-être la moins spectaculaire, c’est aussi la plus banalement courante.

Mais le film ne s’arrête pas encore là: lors d’un épilogue surprise, nous voici de retour au Shanxi pour assister, avec l’un des protagonistes, à une représentation d’un opéra classique, L’Interrogatoire de Su San Quelle justice dans cette Chine contemporaine livrée au capitalisme le plus brutal par la doctrine du «socialisme de marché», se demande le cinéaste. Mais aussi, qu’est-ce qui change vraiment pour un peuple exploité et humilié par les profiteurs du système?

Jia Zhang-ke a toujours été un amer. Le paradoxe de son cinéma désenchanté, comme autrefois celui d’un Mauro Bolognini, c’est sa beauté. Chaque plan, soigneusement composé, éclairé et coloré avec la complicité du grand chef opérateur Yu Lik-wai, commence par séduire l’œil avant d’inviter à la réflexion. Et si sa mise en scène se teinte ici d’emprunts à divers genres (films de sabre, film noir), au risque de certaines ruptures de ton qui peuvent gêner, il s’agit plus d’un effet de distanciation ponctuel que d’un virage stylistique.

Avant tout, le regard de ce cinéaste reste moral. Le cynisme semble avoir gagné la partie? Il est clairement désigné comme l’ennemi. Quant à la violence des individus, elle n’est que leur réponse à celle d’un capitalisme sauvage qui a succédé à celle du communisme (géniale séquence de la parade des prostituées en uniformes, fantasme des riches clients).

La mondialisation finira par apporter la richesse et le bonheur pour tous? On ne la fera pas à l’auteur de The World (2004), qui garde l’œil rivé sur la réalité sociale de son pays plutôt que les chiffres de la croissance, sur l’humain plutôt que les statistiques. Son film sortira-t-il en Chine? Ce n’est pas encore gagné, malgré sa «starisation». Mais chez nous, on peut le voir, entre autres, grâce au travail préparatoire du festival Black Movie, relais fidèle. C’est le moment ou jamais de découvrir un des plus importants cinéastes en activité!

A Touch of Sin (Tian zhu ding) , de Jia Zhang-ke (Chine/Japon 2013), avec Jiang Wu, Wang Baoqiang, Tao Zhao, Luo Lanshan, Zhang Jiayi, Li Meng. 2h13

Chaque plan, soigneusement composé, commence par séduire l’œil avant d’inviter à la réflexion