Exposition

Voyage virtuel au cœur de ruines martyres

Avec «Cités millénaires», l’Institut du monde arabe de Paris propose une exposition singulière où les édifices ravagés par la guerre de Palmyre ou de Mossoul retournent à la vie grâce à la technologie

Palmyre et Alep en Syrie, Mossoul en Irak, Leptis Magna en Libye: des sites antiques berceaux d’empires puissants. Des villes multiconfessionnelles aux trésors architecturaux éblouissants. Enfin, des ensembles multiculturels âprement menacés ou frappés par les conflits qui s’y sont joués ces dernières années. Mais comment envisager ce patrimoine dont les réalisations les plus remarquables sont pour l’essentiel inscrites au registre international Mémoire du monde de l’Unesco? «Comme un bien commun dont la sauvegarde est l’affaire de chacun», répond Jack Lang, président de l’Institut du monde arabe (IMA), à l’origine d’une proposition forte: Cités millénaires, une exposition sans œuvres où de grandes projections entraînent le visiteur au cœur de monuments défigurés, mais ici «ressuscités» par la 3D.

Il y a une année, on s’était déjà rendu à l’IMA pour y découvrir Chrétiens d’Orient: deux mille ans d’histoire, où se questionnait l’histoire politique, sociale et culturelle d’une communauté plurielle au Proche-Orient. Sa trajectoire, comme sa vivacité, s’y méditait en regard d’une actualité récente, désespérément tragique. Le drame qui se joue encore dans plusieurs régions du Levant, l’institut l’examine de nouveau, mais cette fois par le biais d’une proposition enthousiasmante: un parcours en trois étapes où le spectateur est invité à un voyage virtuel au cœur de sites ravagés «par un fanatisme qui s’attaque à la fois aux êtres humains, à l’histoire et à la culture», selon Jack Lang.

Contemplation et sidération

L’ancien ministre, par ailleurs à l’origine de l’Aliph, fondation de l’Alliance internationale pour la protection du patrimoine dans les zones en conflit créée à Genève à l’initiative de la France et des Emirats arabes unis, on le rencontre dans la première salle de l’expo. Consacrée à Mossoul, elle présente sur écran géant une vue en contre-plongée captée par un drone. On y contemple d’abord un paysage mort fait de colonnes antiques et de vestiges délabrés au creux duquel la caméra élégamment plonge, cherche, s’extrait, donnant à apprécier ce qu’il demeure d’édifices immémoriaux jusque dans leurs infimes nuances.

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L’effet est saisissant. Il est décuplé quand apparaissent en surimpression des lignes fantomatiques qui restituent les formes et splendeurs architecturales qui se dressaient là autrefois. C’était avant que la folie, la rapacité ou la négligence des hommes ne condamnent ces «joyaux d’un monde arabe hier théâtre d’échanges créatifs ou économiques déterminants», comme le résume Jack Lang. Et là d’écouter le président de l’IMA se remémorer des balades autrefois engagées dans certains de ces lieux: «Palmyre ou Alep, je me souviens m’y être promené avec délice. Le pire n’a malheureusement parfois pas pu être évité dans ces sites. Nous devons sans relâche nous engager à mobiliser l’opinion publique mondiale pour les sauvegarder.»

Ce patrimoine inestimable, alors? C’est le souk d’Alep ravagé par le feu et à présent pareil à un mausolée noyé de poussière. C’est la grande mosquée des Omeyyades maintenant détruite, son minaret majestueux ravalé au rang de ses fondations. C’est la mosquée al-Nouri et l’église Notre-Dame de l’Heure de Mossoul, toutes deux irréversiblement endommagées. Ce sont les temples de Baalshamin et de Bêl à Palmyre, édifices grandioses tragiquement abîmés par Daech en 2015. C’est enfin l’amphithéâtre de Leptis Magna qui échappa aux violences, mais que l’on observe néanmoins menacé par l’avancée de la mer, par les pillages et l’abandon. «En racontant l’histoire de ces lieux et en les ramenant à la vie grâce à une technologie avancée, cet événement se veut d’abord un cri d’alerte», jure Yves Ubelmann, cofondateur et président d’Iconem.

Patrimoine vulnérable

Depuis cinq ans, la start-up française active dans 24 pays contribue à la conservation des sites historiques menacés en les numérisant à des fins d’exploration et d’étude. «Notre travail se déroule sur le terrain avec des architectes locaux, que ce soit en Afghanistan ou en Irak, poursuit Yves Ubelmann. En réalisant des scans à grande échelle de ces monuments, puis en recourant aux calculs d’algorithmes puissants afin de modéliser ces édifices en 3D, nous dressons un état des lieux et prenons la mesure des travaux à engager pour sauvegarder un patrimoine vulnérable.»

Contemplation et sidération

De ces espaces monumentaux et d’une beauté toujours suffocante malgré les ravages, Cités millénaires offre des visions souvent poignantes. Misant à fond sur l’immersion, permettant au visiteur de «cheminer librement afin de se créer son propre parcours entre contemplation et sidération», comme le suggère le réalisateur Olivier L. Brunet, l’exposition sait également contextualiser les images qu’elle présente. Au centre de chaque salle se découvrent ainsi des «tables de médiation dynamique» chargées d’offrir de renseignements complémentaires. Disposées à chaque extrémité, des archives numérisées dévoilent en instantané un peu du quotidien qui fondait ces cités avant que la violence ne les frappe.

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Dans des espaces étroits pensés comme autant d’intérieurs de maisons arabes, des films documentaires renseignent sur la diversité des communautés de Mossoul ou sur les conditions de vie des habitants d’Alep durant la guerre. Bouleversant. Si l’on fera peu de cas de l’expérience immersive imaginée par le studio de jeux vidéo Ubisoft, on prêtera en revanche attention au discret triptyque vidéo présenté en conclusion du parcours. En quelques prises de vues sont sobrement évoquées les menaces qui planent aujourd’hui sur le patrimoine historique mondial. «La destruction violente ne représente qu’une infime partie de la disparition des sites historiques, rappelle Yves Ubelmann. L’extension urbaine, le dérèglement climatique, les dommages environnementaux ou encore le tourisme de masse sont de terribles fléaux contre lesquels nous devons constamment nous battre.»

«Cités millénaires – Voyage virtuel de Palmyre à Mossoul», Institut du monde arabe, Paris, jusqu’au 10 février 2019.


Le Fonds Collart-Palmyre de l’UNIL à l’honneur

Les études effectuées à Palmyre par l’archéologue suisse constituent la source la plus complète pour comprendre et restituer les temples détruits de Baalshamin et Bêl.

En 2014, Daech entreprend la destruction du patrimoine historique des territoires qu’il contrôle en Irak ou en Syrie. Un «génocide culturel», selon la directrice générale de l’Unesco, Irina Bokova, qui mène en août 2015 au dynamitage des temples de Baalshamin et Bêl, joyaux de la cité antique de Palmyre. «Par ces dégradations, Daech affirmait sa défiance face au monde occidental, jurant: vos valeurs ne sont pas les nôtres», assure Patrick Michel, chargé de recherche et responsable du projet Collart-Palmyre au sein de l’Institut des sciences et de l’antiquité de l’Université de Lausanne (UNIL). Trois ans après cet épisode dramatique, ces édifices emblématiques se découvrent «ressuscités» dans le cadre de l’exposition Cités millénaires. Une prouesse rendue possible grâce aux archives de l’archéologue suisse Paul Collart détenues par le Département des sciences de l’antiquité de l’UNIL.

Première mission archéologique hors du pays

«Collart était un archéologue classique genevois, explique Patrick Michel. Entre les années 1930 et 1950, il a voyagé dans tout le bassin méditerranéen, amassant plus de 3500 clichés de sites historiques en Grèce ou au Levant où l’Unesco l’a chargé de dresser un inventaire archéologique. Alors professeur aux Universités de Lausanne et Genève, il prenait de 1954 à 1956 la direction de la fouille du sanctuaire de Baalshamîn: la première mission archéologique engagée par la Confédération hors de ses frontières. Durant ce mandat, Paul Collart documenta précisément à travers plans, photos, dessins ou carnets de fouilles chaque aspect du sanctuaire.»

Conserver la mémoire

A sa mort, l’UNIL héritait d’un fonds numérisé il y a onze ans. Après les destructions opérées par Daech à Palmyre, ces archives constituaient la seule source scientifique indiscutablement fiable permettant d’envisager une reconstitution pierre après pierre des édifices dynamités et de leur histoire. «Un peuple arraché à la guerre ne peut se reconstituer s’il est privé de mémoire, défend Patrick Michel. A travers le recours aux nouvelles technologies, nous pouvons maintenant conserver la mémoire de ces sites et les transmettre aux générations futures.»

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