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David Collin évoque la transe immobile qui saisit le voyageur à bord du Transsibérien devant le paysage qui défile.
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Livres

Voyager pour sortir de soi

De la Chine à l’Inde en passant par son quotidien de pendulaire, David Collin guette les illuminations qui nous raccrochent au monde et aux autres

Vers les confins est un recueil de moments rares. Le voyage est bien ce qui relie ces textes pour la plupart publiés précédemment en revue. Mais le voyage ici est tout à la fois mobile et immobile, extérieur et intérieur. David Collin se déplace vers les lointains géographiques, l’Inde, la Chine, la Russie, pour faire bouger ses horizons intimes (le lointain s’avère proche et vice versa) et saisir ce qui, dans ces ébranlements, provoque l’écriture. Il se laisse aussi saisir par ces illuminations, ces «épiphanies profanes» dont parle Walter Benjamin, qui peuvent surgir au cœur du quotidien le plus banal. Guide poétique pour cueillir l’inattendu, manuel de flânerie, précis vagabond de sérendipité, Vers les confins invite à «sortir de soi» pour mieux voir, l’autre et le monde.

Le prologue à cette exploration en soi et au dehors de soi tourne autour de cette notion d’épiphanie: «L’épiphanie est une «apparition», une compréhension particulière du monde, une pièce d’un puzzle dont on ne possédait a priori ni les fragments ni l’image d’origine. C’est peut-être un jeu ou une étincelle qui éclaire le présent.» L’auteur précise encore les conditions qui permettent la survenue de tels moments. Rien de tel pour cela que «la flânerie, se laisser surprendre par le minuscule, accepter la dérive, l’illusion du déjà-vu, les hasards qui n’en sont pas».

Au rythme du train

Le périple débute en Transsibérien. Le fantôme de Blaise Cendrars plane évidemment avec ce vers, en exergue: «Le train palpite au cœur des horizons plombés. Et ton chagrin ricane…» Extérieur-intérieur: David Collin décrit merveilleusement la perte de repères qui saisit le voyageur après des milliers de kilomètres «au rythme lent du train»: «Dans ce mouvement de lente dérive d’un fuseau horaire à l’autre, un sentiment de douce confusion s’installait.» Et c’est précisément dans cet état d’abandon, «dans la transe immobile d’un oubli de soi» et tandis que «se superposent les différentes temporalités de notre vie», que peuvent survenir les sensations exceptionnelles, une compréhension, une vision différente.

Oubli de soi

Cette contradiction apparente entre oubli de soi et «superposition des différentes temporalités» d’une vie met des mots sur une sensation trouble et forte, sur un état de mise en disponibilité à la poésie de l’autre et du monde. L’oubli de soi est possible aussi en bas de chez soi ou presque. Il est au cœur de cette autre déambulation, à Bruxelles cette fois. David Collin erre dans la ville, sans but précis mais toujours plusieurs livres en poche dont ceux de William Hazlitt. Dans Vivre à part soi, l’essayiste britannique mort en 1830 définissait cette expression «étrange et ambiguë» par: «vivre dans le monde sans dépendre du monde», tendre vers le détachement. Au détour d’une rue de Bruxelles, David Collin se retrouve devant une grande galerie de livres anciens: «J’aurais pu rester des heures dans cette ambiance qui favorise l’oubli de soi, donnant un poids nouveau au temps qui passe. Dans un monde qui exige toujours plus, où chaque seconde de vie est contrôlée, annotée, évaluée et aussitôt dévaluée, c’est un luxe, pour ne pas dire un refuge.»

«Les sept tigres de Borges»

Le rire est là aussi comme dans «Shanghai Library», une virée tintinesque en taxi à la recherche de la Bibliothèque de Shanghai où est censée se tenir une exposition intitulée Les sept tigres de Borges. Sur une terrasse qui surplombe la mégapole surgit alors un personnage, un cocktail à la main, Ernest Mignatte, alias Daniel Sangsue, spécialiste des hasards heureux et des apparitions en tout genre (il vient de publier Journal d’un amateur de fantômes à La Baconnière). David Collin est aussi un chasseur de fantômes, un guetteur d’instants, dont il cherche à conserver le halo grâce à l’écriture. Chaque halte de ce livre-voyage procure réflexions, idées de lecture et cette joie de mettre des mots sur des sensations indéfinissables mais prégnantes, de celles qui font la matière même des vies.

David Collin présente Vers les confins, le 23 mai à 19h à la librairie Parnasse, 6 rue de la Terrassière à Genève.


David Collin, «Vers les confins», Hippocampe, 160 p.

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