Une semaine suisse

A l’occasion du 1er Août, nous proposons une série d’articles sur les trésors, les contradictions, les multiples facettes culturelles et sociales du pays.

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La Pêche miraculeuse de Konrad Witz (1444), dans les collections du Musée d’art et d’histoire de Genève, est généralement considéré comme le «premier paysage» de l’art occidental. A l’arrière-plan, de gauche à droite, les Voirons, le Môle, le Mont-Blanc et le Petit Salève, et, au centre, l’étendue du Léman, avec ses rives bien moins peuplées qu’aujourd’hui.

Si certains historiens, comme Dominique Radrizzani dans son captivant traité artistique de la Suisse, intitulé Lemancolia, se demandent si la Crucifixion de Van Eyck, une peinture sur panneau antérieure de quinze ans environ, ne serait pas à même de ravir à l’œuvre de Witz la première place du classement, on peut remarquer qu’il s’agit là encore d’un paysage suisse, puisqu’on aperçoit, dans le fond, le Rhône sinueux et le sommet familier du Catogne… Ce n’est rien de dire que la Suisse entretient un lien tout particulier avec ses paysages, maintes fois peints, gravés, photographiés, décrits ou chantés, et toujours célébrés pour leur beauté.

Cette liste, forcément trop courte, n’a pas pour prétention de résumer la vitalité de la création helvétique. Mais simplement de montrer que, depuis les avant-gardes historiques, les artistes suisses n’ont cessé de se débattre avec cette imagerie paysagère et son héritage pesant, cette fatalité du beau. Ils et elles l’ont fait en émigrant sous d’autres latitudes, en opposant à la figuration de sites devenus par trop touristiques une abstraction radicale, en substituant à la solennité de la contemplation de la nature un humour noir et des sarcasmes ravageurs, en puisant dans les ressources de la science-fiction, du pop art, du punk. Ou encore, comme une provocation, en adoptant la modernité technique et urbaine contre la douceur pastorale.

■ Meret Oppenheim, «Fontaine», 1983 (Nägeligasse, Berne)

Ce n’est rien de dire que la célèbre fontaine de Meret Oppenheim a mis du temps à trouver son public au cœur de la capitale suisse. Pourtant, les amas de calcaire et les mousses qui recouvrent de manière anarchique ses spirales grises n’ont aujourd’hui plus rien de provocant. Près de cinquante ans après son inauguration, ces formes, qui évoluent au gré des saisons, sont une véritable célébration du vivant, une allégorie écologique puissante.

■ Peter Fischli et David Weiss, «Le Droit Chemin», 1983

Dans cette œuvre en forme de conte, les deux artistes voyagent à travers la Suisse, revêtus de costumes de rat et d’ours en peluche. Ils parcourent des paysages idylliques, dissertent sur des grands sujets philosophiques, vivent des péripéties dont les humains restent absents. Tout parodique qu’il soit de la figure du promeneur solitaire et de ses rêveries, le film prend au sérieux les questions posées par le mouvement romantique, notamment le rapport à la nature. Ce mélange d’humour et de gravité restera la marque de fabrique de ce duo, que John Waters loua avec enthousiasme.

■ Max Bill, «Sculpture-Pavillon», 1983 (Bahnhofstrasse, Zurich)

Peintre, designer, architecte, éditeur, curateur, enseignant, homme politique, Max Bill fut, toute sa vie, armé de puissantes convictions. Située dans une rue très fréquentée du centre de Zurich, sa sculpture-pavillon en granit illustre son ambition de transformation profonde de la vie quotidienne par le langage géométrique. Bill, qualifié en 1969 par Harald Szeemann de «figure de proue de la Suisse culturelle», continue d’incarner jusqu’à nos jours une certaine idée de la création suisse.

■ Pipilotti Rist, «Ever Is Over All», 1997

Dans ce qui constitue l’une des premières installations vidéo grand format de Pipillotti Rist, on voit déambuler, dans une rue déserte, une jeune femme aux allures de Blanche-Neige. Mais loin de la candeur façon Disney, elle fracasse avec entrain les vitres des voitures qu’elle dépasse, le sourire aux lèvres. Ce bijou de punk onirique, dont une version appartient à la collection du MoMA, a durablement marqué les esprits. Et l’on en retrouve des échos jusque dans les clips de Beyoncé qui, dans Hold Up, s’inspirait très directement de cette œuvre.

■ Félix Vallotton, «Le Bois de la Gruerie et le ravin des Meurissons», 1917


Orange, vert, jaune. Dans cette peinture tardive, la dimension décorative et le chromatisme nabi contrastent étrangement avec le sujet lugubre, un paysage de la Grande Guerre. Le plus Parisien des artistes suisses a émigré en France au début des années 1880 et s’est intégré rapidement à ses mouvements d’avant-garde, mais aussi anarchistes. Marqué par les horreurs de la guerre, il peint entre 1914 et 1918 un ensemble d’œuvres, qui, à l’instar de son Cimetière de Châlons, sont l’«expression parfaite du carnage mathématique».

■ Ferdinand Hodler, «Bleu Léman», 1904 (Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne)

2018, centenaire de sa mort, fut l’année de Hodler. Les expositions se sont multipliées, explorant cette œuvre sous tous les angles. Mais s’il a peint des portraits, des scènes historiques ainsi que d’étranges allégories symbolistes, ce sont ses paysages lacustres, et notamment lémaniques, qui font jusqu’à aujourd’hui la renommée internationale de Hodler, le plus célèbre des peintres de la «lémancolie».

■ Emma Kunz, «Work No. 003», sans date

Emma Kunz (1892-1963) est une figure fascinante, à la frontière de l’art et des pratiques ésotériques. Cette femme, qui se définissait volontiers comme chercheuse, vécut en Suisse alémanique où elle exerça ses talents de télépathe, voyante et guérisseuse. A partir de 1938, elle réalise de grands dessins sur papier millimétré qui traduisent son savoir sous forme codée, des œuvres que le monde de l’art a redécouvertes avec enthousiasme ces dix dernières années.

■ H. R. Giger, «Museum Bar», 2003 (Gruyères)

Au cœur des paysages sublimes de la Gruyère se niche une installation horrifique, réalisée par le maître suisse de l’horreur, Hans Ruedi Giger. Mondialement connu pour ses créations dans le premier Alien (1979), et notamment sa créature, Giger fut un artiste et illustrateur prolifique. Ce bar, rempli de ses glaçantes réalisations biomécaniques, fait aujourd’hui face au musée qui lui est consacré, dans la petite ville de Gruyères.

■ Verena Loewensberg, «Untitled», 1978 (Haus Konstruktiv, Zurich)

Verena Loewensberg (1912-1986) est l’une des principales représentantes du mouvement de l’art concret zurichois. Elle explore dès les années 1930 les possibilités d’une création régie par des principes rationnels. Mais l’on retrouve cette association du systématisme, d’une grande simplicité et du dynamisme jusque dans ses compositions les plus tardives. Cette œuvre d’avant-garde est jusqu’à maintenant une source importante pour tout un pan de la scène géométrique contemporaine, en Suisse romande mais aussi à l’international.

■ John Armleder, Olivier Mosset et Sylvie Fleury, «AMF», 1990 (Galerie Rivolta, Lausanne)

John Armleder et Olivier Mosset ont souvent exposé ensemble au cours des années 1980, mais AMF est la première collaboration du trio, ainsi que la première exposition de Sylvie Fleury. Elle y montre, au sol, un ensemble de shopping bags colorés, siglés de marques de luxe et contenant encore les produits achetés. Ce geste pop, qui rappelle les boîtes de lessive de Warhol, inaugure le rapprochement du monde de l’art avec celui de la mode, qui marquera durablement les années 1990 et 2000.

■ Sophie Taeuber-Arp, «Composition Dada», 1920

En 1920, Sophie Taeuber (1889-1943) qui est peintre, sculptrice, danseuse et artiste textile, est engagée avec son futur époux Jean Arp dans Dada, un mouvement tellement associé à Paris et Berlin qu’on en oublie parfois qu’il est né à Zurich. Dans cette composition qui mêle à l’abstraction un sens du mouvement venu de la danse, se manifeste déjà le goût pour la synthèse des arts qui caractérise toute l’œuvre de cette figure farouchement moderne.

■ Thomas Hirschhorn, Swiss-Swiss Democracy, 2004 (Centre culturel suisse, Paris)

Dans les notes préparatoires rédigées quelques mois avant l’ouverture, Thomas Hirschhorn annonçait vouloir «tenir le siège» du Centre culturel suisse de Paris. Conçue en réponse à l’arrivée au gouvernement de Christoph Blocher quelques mois plus tôt, l’exposition déclenche un scandale politique en Suisse. Les prises de position contre l’artiste se multiplient, et on s’offusque du soutien financier accordé par Pro Helvetia à l’exposition sans même la voir. Mais la méthode Hirschhorn prouve son efficacité politique et artistique.

■ Aloïse Corbaz, «Montreuse de tableau dans la bannière de Montreux», 1941 (Collection de l’art brut, Lausanne)

Mondialement réputée, la Collection de l’art brut compte parmi ses artistes les plus importants la Lausannoise Aloïse Corbaz (1886-1964). Elle se lance à corps perdu dans le dessin et la peinture après 1918, lorsqu’elle rentre en Suisse après avoir exercé divers emplois de gouvernante en Allemagne – elle y rencontre Guillaume II dont elle tombe folle amoureuse. Dubuffet la rencontre en 1947 et intègre ses créations peuplées de figures princières et d’héroïnes à sa collection.

■ Jean-François Schnyder, «Corso Schnapsparade», 2009

Salles d’attente de gare, vues d’autoroutes, levers de soleil sans prétention, chalets kitsch, ou, comme ici, petites sculptures artisanales et parade de bouteilles de schnaps: depuis la fin des années 1960, cet artiste conceptuel d’origine bâloise, né en 1945, trouve les sources d’inspiration de ses œuvres dans des formes culturelles vernaculaires ou banales et manie la dérision à merveille. Il représenta la Suisse en 1993 à la Biennale de Venise.

■ Peter Stämpfli, «Proud Beauty», 1963

Si le mouvement pop est associé d’abord à l’Angleterre et aux Etats-Unis, la Suisse a elle aussi pris le tournant d’un art marqué par la modernité, la société de consommation et la célébration de la marchandise. Au milieu des années 1960, Peter Stämpfli, dont on connaît aujourd’hui surtout les œuvres inspirées du monde automobile, réalise des séries de peintures toutes composées sur le même modèle: fond blanc et objet surdimensionné, peint aux couleurs franches de la publicité.

■ Franz Gertsch, «Medici», 1971-1972

En 1969, alors qu’il a une petite quarantaine, le peintre et graveur bernois a une révélation lors d’une excursion au Tessin. Il comprend que la réalité ne peut plus être saisie qu’avec un appareil photographique. Dans les années 1970, ses peintures documentent ainsi avec hyperréalisme sa vie de peintre au sein de la communauté artistique lucernoise. Ses grands formats immortalisent toute une génération d’artistes et de curateurs, de Markus Raetz à Urs Lüthi en passant par Harald Szeemann ou Luciano Castelli.

■ Paul Klee, «Détachement de l’âme», 1934 (Centre Paul Klee, Berne)

Membre du Cavalier Bleu, enseignant au Bauhaus de Weimar, puis de Dessau, Paul Klee aura été au cœur des mouvements d’avant-garde de l’entre-deux-guerres. En décembre 1933, après avoir été licencié sans préavis par le directeur national-socialiste de l’Académie de Düsseldorf où il enseignait, Klee décide d’émigrer à Berne avec son épouse. Il y réalise son œuvre tardive: grands formats, expérimentations de matériaux et dessins à la ligne claire.

■ Collectif KLAT, «Frankie a.k.a The Creature of Doctor Frankenstein», 2013-2014 (Plaine de Plainpalais, Genève)

Rappel de l’origine genevoise de Frankenstein, cette sculpture en bronze, installée sur une bordure de la plaine de Plainpalais à proximité du skatepark, constitue aussi un geste symbolique fort: elle intègre dans l’espace public une figure exemplaire de marginal. Créé en 1997, le collectif KLAT est, depuis, actif sur la scène alternative et autogérée de Genève. Il compte aujourd’hui trois membres.

■ Renée Levi, «Reuss», 2001 (Salle du Grand Conseil, Lucerne)

Du travail pictural de la Bâloise Renée Levi, on pourrait dire qu’il fonctionne à deux échelles. Celle du tableau et celle du lieu dans lequel il est exposé, qu’il s’agisse d’une salle d’exposition ou de l’espace public. Elle a d’ailleurs une formation d’architecte. Dans cette installation pérenne à la couleur puissante, qui orne le mur de la salle du Grand Conseil de Lucerne, la peinture vient révéler l’architecture dans laquelle elle s’insère, mais aussi le fonctionnement de l’institution qu’elle accueille.

■ Gianni Motti, «Big Crunch Clock», 1999 (Mamco, Genève)

Cette horloge digitale de 20 chiffres, installée à l’entrée du Mamco, n’indique pas l’heure, mais la durée qui nous sépare de l’explosion du Soleil. De l’accident de la navette Challenger aux séismes californiens de juin 1992, Motti a revendiqué, au cours de sa carrière, de nombreuses catastrophes, naturelles ou humaines. Avec cette horloge solaire, il tente ainsi de s’approprier par avance la plus terrible d’entre elles, dans un mélange d’humour et de terreur dont il est friand.