Le Voyageur, un musée champêtre et nomade

Beaux-arts Le Mamco inaugurait samedi à Dardagny sa structure itinérante, annoncée sur cinq autres sites en 2015

Ce lieu d’exposition en toile de bâche est aussi une sculpture de Fabrice Gygi

De loin, plantée là au milieu des champs, entre le cimetière et le village de Dardagny, la structure en bâche sombre n’est guère invitante. En ce week-end quasi printanier, seules laissent deviner une ambiance festive la bonne trentaine de voitures parquées en bord de route et quelques attroupements bavards alentour. Qu’est-ce qui a attiré là ce petit monde? Un vernissage du Mamco. Le Musée d’art moderne et contemporain genevois a en effet pris la clé des champs grâce à sa nouvelle structure itinérante, Le Voyageur.

Ce Voyageur est un drôle d’objet, une œuvre d’art faite pour en contenir d’autres. Le Mamco en a en effet confié la conception à Fabrice Gygi. Les tentes, les gradins, les estrades, les tables et les bancs, les barrières de sécurité, tout ce mobilier indispensable aux fêtes et autres manifestations sportives ont inspiré d’innombrables œuvres à l’artiste genevois, qui a représenté la Suisse dans les biennales internationales.

Ces structures qui norment et cadrent nos élans festifs, il les a souvent reproduites à l’échelle réelle. Elles faisaient bien sûr partie de la grande exposition que lui avait consacrée le Mamco il y a dix ans, avec des pièces plus sécuritaires encore, voire militaires et un dérouleur de tapis rouge qui aurait été un joli clin d’œil dans le paysage de Dardagny. L’inauguration a en fait eu lieu samedi dans une pompe toute relative: quelques mots du maire, Pierre Duchêne, à peine plus de Christian Bernard, directeur du Mamco, et un apéritif riche des productions vigneronnes locales, servi au milieu des œuvres.

Avant d’apprécier l’accrochage, un mot encore sur ce Voyageur. «Je suis parti d’une tente classique. J’ai simplement coupé la forme en deux pour faire bouger les volumes, résume Fabrice Gygi. Pour moi, c’est surtout une commande, c’est le projet de Christian Bernard, et je le trouve fitzcarraldien.» Il fait ici référence à Fitzcarraldo. Inspiré d’un baron de l’hévéa, ce personnage du film du même nom de Werner Herzog, interprété par Klaus Kinski, souhaite construire un opéra au cœur de l’Amazonie péruvienne. Le Voyageur de Christian Bernard est bien plus modeste mais il partage avec l’utopie fitzcarraldienne ce côté décalé. C’est même son but: faire voyager l’art, le partager en des lieux inhabituels, au plus près de ceux qui ne viennent pas au Mamco.

Le projet appartient à cette série de propositions hors les murs que le musée égraine pour fêter ses 20 ans. Depuis l’an dernier, on a pu visiter toute une série d’expositions mises sur pied avec d’autres lieux, institutionnels ou plus alternatifs. En ce moment en ville, au Musée Rath, pour l’exposition Biens publics (lire LT du 27.02.2015) , Christian Bernard a mêlé les collections publiques genevoises. Avec le même désir de souligner que l’art est un bien commun et propice au partage, au même titre donc que les fêtes de village et les joutes sportives. Tiens, voilà que ce drôle d’objet conçu par Fabrice Gygi se révèle très efficace pour poser les enjeux. L’art a tout autant droit de citéque le foot ou la fanfare pour réunir les citoyens.

Et vice versa: dans l’ambiance heureusement décomplexée du vernissage, samedi, on discutait autant de la fusion des équipes de foot locales que des œuvres et le Big Band Dardagny Russin animera la fête finale organisée par la commune. Pour ce dernier jour, les habitants sont invités à participer à une œuvre éphémère et collective avec des matériaux naturels glanés au cours de leurs promenades. L’objet a déjà un titre: L’Invention du paysage à Dardagny.

Cette appellation reprend en fait la thématique de l’exposition, choisie par la commune. Sans doute le fait que Camille Corot soit venu plus d’une fois peindre le village et ses alentours dans les années 1850-1860 n’est-il pas étranger à cette proposition. Traiter de la nature et du paysage à travers ses collections contemporaines n’a guère été une gageure pour le musée qui montre ici des miniatures de Michel Grillet, de vastes peintures d’Yves Bélorgey et d’Yvan Salomone, une photographie d’un château de sable signée Philippe Grenon, ou encore évoque le Land Art avec Hamish Fulton. Au total, dans les 212 m2 de la tente, 50 œuvres de 17 artistes, de six nationalités. Et une grande majorité de figuratif, ce qui contribuait à rassurer les visiteurs du vernissage. «J’avais un peu peur de ne rien comprendre, nous confiait un élu. Mais là je me sens assez à l’aise.» Qu’il se rassure, les élus plus urbains ne vont pas pour autant plus souvent au Mamco que lui. Et ici comme en ville, le «bureau des transmissions» du musée et ses médiateurs répondent aux questions et encouragent aussi chacun à se donner le droit de penser les œuvres par soi-même.

Quelques visites guidées sont aussi programmées, ainsi que des rendez-vous qui donneront une raison de plus, si besoin était, de pénétrer sous la toile du Voyageur. De brillants lettrés du voisinage, l’archéologue Charles Bonnet et le professeur de littérature André Wyss, donneront une conférence, et les concerts Amarcordes, donnés habituellement au château de Dardagny, feront entendre Le Chant du cygne de Schubert. Et qu’on ne craigne pas d’avoir froid. Le Voyageur est chauffé, avec du colza, nous précise Tarramo Broennimann. L’architecte du Group8 a permis que la conception sculpturale de Fabrice Gygi devienne une structure facile à monter et démonter et capable d’accueillir œuvres et visiteurs dans les meilleures conditions possibles. Après Dardagny, Vernier et sa place du Lignon, puis Cologny accueilleront ce Mamco nomade. Les communes genevoises n’ont pas témoigné d’un grand empressement pour la proposition du musée genevois. Il faudra voir si les expériences de ce printemps suscitent des vocations.

Le Voyageur à Dardagny. Ma-di 10-20h, jusqu’au 29 mars. Entrée libre. www.mamco.ch

Le Voyageur est bien plus modeste mais il partage avec l’utopie de Fitzcarraldo un côté décalé