Attention, ne pas confondre bonté et bonne volonté. La première est une grâce qui surgit sans prévenir et tisse un lien ténu et doux entre les humains. La seconde est une mission, souvent soumise à un agenda politique, moral ou spirituel, qui donne, oui, mais à certaines conditions. Dans Madone, dernière création de Dorian Rossel et Delphine Lanza à découvrir dès mercredi au Théâtre Forum Meyrin, sept personnages jouent sur la tension entre ces deux notions dans une immense boîte de liège qui évoque la salle d’attente, le purgatoire ou la prison. Le spectacle, plus dansé que parlé, est l’un des trois lauréats 2018 du Concours Label plus-romand qui a aussi sacré Philippe Saire et Jasmine Morand. Chaque compagnie a reçu 140 000 francs pour des projets ambitieux, «hors normes».

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Des corps qui s’affaissent. D’autres qui se précipitent pour amortir leur chute. Des vestes et des pulls qui servent de coussins. Sur la scène du Théâtre Forum Meyrin, le tableau, touchant, raconte l’élan des plus forts vers les plus fragiles. Sauf que, bientôt, face à la masse de blessés, les vêtements viennent à manquer et les sauveteurs se disputent l’étoffe de la solidarité. Aider. Le mot est beau, il n’est pas léger. Il arrive souvent chargé de son cortège de contreparties et de règlements. «Justement, on aimerait parler de la bonté qui surgit, qui échappe. Celle qui donne sans compter, sans attendre un retour sur investissement», explique Delphine Lanza. «C’est qu’au nom du bien, les pires erreurs et horreurs ont été commises», précise Dorian Rossel, à ses côtés.

Révélation devant «La Madone»

La bonté qui surgit et s’impose, c’est exactement ce qu’a ressenti Vassili Grossman, à Moscou, en 1955, devant La Madone Sixtine, peinte en 1512 par Raphaël. Lorsque l’écrivain, chantre du Parti communiste soviétique, découvre cette œuvre, il est «si ému qu’il décide d’écrire Vie et Destin, une vaste fresque où il fait une totale volte-face politique et prouve que le stalinisme a été aussi meurtrier que le nazisme», détaille Dorian Rossel.

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Longtemps, les deux metteurs en scène de la compagnie Super Trop Top ont voulu monter le plantureux roman qui, censuré dans son pays, n’a été publié qu’en 1980 aux éditions suisses de L’Age d’Homme. «On avait le projet de faire trois spectacles de trois heures chacun pour couvrir les mille et une situations entremêlées qui racontent le parcours de cette famille juive. Mais, au fil des dizaines de sessions de travail, on a compris que la perle cachée dans Vie et Destin était la bonté et on a développé cette proposition d’une communauté qui, enfermée dans un lieu mystérieux, tisse des liens secrets et souterrains pour faire surgir cette bonté.»

La force du décor

Comme ils l’ont prouvé tout au long de leur carrière, à commencer par Quartier lointain, leur grand succès de 2009 qui a tourné pendant neuf ans, les deux artistes associés au Théâtre Forum Meyrin affectionnent les décors forts, qui disent beaucoup du sujet abordé. Dans Laterna magica, leur dernier travail, les souvenirs troubles et chargés d’Ingmar Bergmann étaient suggérés par des voiles, des panneaux dressés et une lumière opaque. Ici, c’est une boîte de liège qui sert de cadre à cette enquête sensorielle qui se situe à mi-chemin entre Peter Brook et Samuel Beckett. Pourquoi ce choix? «Nous voulions un lieu indéfini, étrange, qui contraint ses occupants. Un lieu qui enferme, mais qui est à la fois très vivant. Selon les éclairages du talentueux Julien Brun, qui signe aussi la scénographie, ces murs de liège changent de visage. Ça pourrait même être l’intérieur d’une tête. L’idée est d’avoir un espace neutre et riche en propositions», répond Dorian Rossel en effritant un morceau de liège dans sa main. On comprend que les murs de cette enceinte pourraient bien céder par endroits…

S’aménager un destin commun

Que feront les sept occupants de cette enceinte mystérieuse, parmi lesquels on reconnaît Roberto Molo et Antonio Buil? «Ces hommes et ces femmes de plusieurs générations égrèneront des souvenirs, des poèmes de Pessoa, de Walser, des bouts de récit. Ils danseront aussi. Surtout, ces personnages tenteront de s’aménager un destin commun en tissant entre eux un lien ténu et doux, humble et sans prétention.»

Revenons à cette nuance entre bonté et bonne volonté. Les deux metteurs en scène regorgent d’exemples qui illustrent la différence. «Dans Vie et Destin, il y a par exemple cette superbe anecdote où, durant la Seconde Guerre mondiale, des soldats allemands arrivent dans un village russe pour une expédition punitive destinée à supprimer tous les hommes en âge de combattre. Le jour de l’expédition, un des soldats nazis se blesse grièvement en voulant charger son arme et, mal en point, doit rester dans la ferme où il logeait. Contre toute logique, alors que les hommes de son village sont en train de mourir sous les tirs allemands, la vieille servante de la ferme soigne ce jeune soldat. La bonté, c’est ça, un élan de personne à personne, au-delà de toute idéologie ou de tout agenda.»

L’humour en plus

Sur scène, elle peut prendre des nuances comiques. Comme ce moment où l’eau jaillit et provoque une mobilisation pleine de bonnes intentions, mais pas forcément efficace… «On veut conserver de l’humour et de la légèreté pour ne pas tomber dans le travers idéologique qu’on dénonce», notent les deux metteurs en scène. Qui souhaitent également montrer comment l’art et la beauté peuvent modifier une personne en profondeur, dans la lignée du syndrome de Stendhal. Et la magie, elle aura sa place aussi? «Oui, à l’image du Théâtre du Radeau, on aime que la scène conserve un pouvoir mystérieux, une force à elle.» A cet égard, il se pourrait bien que le mur parle…


Où voir «Madone»: