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La vraie vie, banale et pourtant féroce

Dans ce premier roman magistral, Adeline Dieudonné suit une gamine surdouée, déterminée à sauver son petit frère de ses démons. Avec humour, l’auteure belge campe des personnages terrifiants de réalisme et adresse une ode à la force des femmes

C’est un premier roman court qui en dit long sur la poésie de l’enfance, la violence des hommes et le talent de son auteure, Adeline Dieudonné. Dans La vraie vie, la Bruxelloise de 36 ans conte le quotidien férocement banal d’une gamine sensible et brillante aux portes de l’adolescence, amenée à développer des trésors d’ingéniosité pour sortir la tête d’un drame que personne n’avait vu venir.

Son univers avait pourtant de quoi inquiéter dès les premières pages: une banlieue grise, un lotissement morne, un pavillon sans charme qui renferme quatre chambres, dont celle «des cadavres», royaume du père de la narratrice. Quand celui-ci ne caresse pas la hyène (empaillée mais si «vivante») de ses mains «qui auraient pu décapiter un poussin comme on décapsule une bouteille de coca», cet employé d’un parc d’attractions boit son whisky devant la télé, cogne sa femme et traque la joie des autres pour mieux la détruire. Le domaine de sa mère, «amibe» passive et transparente sous ses bleus, c’est le jardinet et ses chèvres. Notre héroïne y coule des jours tranquilles à défaut d’être heureux avec son petit frère Gilles, clé de voûte d’une brève existence déjà bancale, entre les carcasses de la casse automobile et le bois des Petits Pendus.

Folie et tendresse

Mais lorsque le marchand de glaces passe ce jour d’été, rameutant les enfants sur son air de Tchaïkovski, et qu’elle brave les ordres de son paternel pour un supplément chantilly, tout bascule pour de bon. Gilles, son innocence et son sourire aux dents de lait sont perdus, dissous pour de bon dans le sang et l’ignoble. A moins que…? A moins que les lois de la physique ne permettent de remonter le temps et d’éviter in extremis ce virage vers l’horreur.

Dans cette quête acharnée pour retrouver le sourire de son frère, notre scientifique en herbe, fan de Marie Curie, traverse la folie des adultes et leur tendresse, aussi. Tous ne sont pas des ennemis. Auprès du «Champion», elle s’octroie de temps en temps une respiration à l’ombre du désir, tandis qu’un professeur de physique étanche comme il peut sa soif de connaissances. Un roman contemporain fort et fin, remarqué dans toute la francophonie, qui illustre aussi bien les abîmes de la misogynie que la puissance des femmes.


Adeline Dieudonné, «La vraie vie», L’Iconoclaste, 266 p.

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