Culture

La vraie vie de Virginie

«King Kong théorie» est un essai autobiographique sincère et émouvant et une réflexion politique roborative. L'auteur de «Baise-moi» dégage le discours sur le viol, la prostitution et la pornographie de la victimisation et propose un féminisme sans hargne.

Virginie Despentes. King Kong théorie. Grasset, 160 p.

Sur la jaquette de King Kong théorie, une Barbarella couve d'un regard carnivore le petit primate qu'elle serre dans ses griffes carmin. Ce n'est pas du tout l'analyse que Virginie Despentes fait, dans son livre, du mythe de la belle et de la bête: son King Kong est un être asexué, doux et velu, qui entretient avec la femme des rapports sensuels, tendres et ludiques, avant que l'ordre social ne les sépare. La romancière - puis réalisatrice - de Baise-moi (1994) a abdiqué beaucoup de son agressivité. Et de ses tics de langage qui rendaient si fatigante la lecture de ses romans, voir le dernier, Bye Bye Blondie (Grasset, 2004). Vers la fin de son King Kong, l'auteur des Jolies Choses décrit le processus de «féminisation» qu'elle a engagé «par calcul de survie sociale», renonçant à ses harnachements rock-punk, à l'alcool et aux conduites desinhibées qui vont avec. Cet «affaiblissement consenti» ne lui a pas fait perdre la belle énergie qui pulse son dernier livre.

King Kong théorie tient du récit de vie et de l'essai. Virginie Despentes revient sur trois moments fondateurs: le viol à 17 ans, la prostitution, quelques années plus tard, le déchaînement moralisant dont Baise-moi, le film, a été l'objet. Elle en fait des analyses plus larges, qu'elle place sur le plan politique. Lutte des classes bien plus que lutte des sexes.

En 1986, deux punkettes se font violer par trois types armés. Elles ne porteront pas plainte, n'en parleront pas, referont du stop. Il faut, des années plus tard, qu'une amie subisse le même sort pour que Virginie prenne la mesure du déni qu'elle s'est infligé. «Si vraiment on avait tenu à ne pas se faire violer, on aurait préféré mourir ou on aurait réussi à les tuer», voilà le discours de la société, celui qu'elle a intériorisé. Dans la poche de l'adolescente, un couteau à cran d'arrêt. Elle ne pense pas à s'en servir, tremble plutôt que les agresseurs découvrent l'arme et l'en punissent. Pourquoi les femmes retournent-elles contre elles leur agressivité? Pourquoi, en ces temps technologiques, n'a-t-on inventé aucun dispositif dissuasif? C'est que la soumission des femmes par les hommes est inscrite dans l'ordre social comme l'exploitation des prolétaires dans le système capitaliste. Virginie Despentes choisit d'être furieuse contre une société qui l'a éduquée ainsi plutôt que d'assumer la honte et la culpabilité qui sont de mise dans son cas.

A 22 ans, sans formation, lassée des petits boulots payés au SMIC, la voilà qui gagne plutôt bien sa vie en se prostituant de temps en temps. Elle pense d'abord se repayer du viol en monnayant ses services sexuels. Puis, elle découvre les humains derrière les représentants de la classe ennemie. «Les clients étaient lourds d'humanité, de fragilité, de détresse.» On croirait lire Grisélidis Réal. Sauf que Virginie pratique un mode de prostitution luxueux, loin des dangers du trottoir et des banlieues. Elle le sait. C'est contre l'exploitation de filles sans papiers, sans défense qu'il faut s'insurger. Mais, comme pour le viol, elle refuse pour elle le statut de victime. Découvre même dans ce travail des bénéfices secondaires comme celui d'aller faire «un tour du côté du sexe sans sentiments», protégée par l'alibi professionnel. Et la prostitution lui semble un moyen plus clair, plus honnête de gagner sa vie que le mariage intéressé avec pension alimentaire à la clef. Plus tard, romancière médiatisée, elle fera un parallèle entre le fait de vendre son corps et d'exposer son intimité à la télé.

Virginie Despentes subit encore l'opprobre en s'appropriant, avec Baise-moi, les codes spécifiquement masculins du film X, en le réalisant avec des hardeuses. L'œuvre est censurée, la presse se déchaîne. «Ce n'est pas la pornographie qui émeut les élites, c'est sa démocratisation», s'énerve la cinéaste. Elle qui prétend (abusivement!) écrire «de chez les moches, pour les moches» veut aussi montrer que la féminité est une construction politique et que le féminisme est «une aventure collective, pour les femmes, pour les hommes et pour les autres».

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