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La semaine culturelle

«Il est vraiment mort?»

Chaque musique a son souvenir et chaque souvenir sa musique

Chaque musique a son souvenir et chaque souvenir sa musique. Un jour, la mémoire est pleine. La musique est devenue celle des autres, c’est à travers eux qu’on l’entend. J’ai connu Michael Jackson en regardant mes enfants l’imiter sur le tapis du salon pendant qu’ils l’écoutaient sur une vieille chaîne. Cette musique-là était la leur. La mienne parce que c’était la leur. J’apprenais, comme on apprend des sentiments inconnus le jour où ils commencent à marcher, quand on les voit sur la scène de leur école jouer la pièce de fin d’année. Tout cela, on l’a vécu; on le vit une autre fois.

Mes enfants ont grandi. Leurs CD ont pris la poussière. Hier matin, je demandais à l’un d’entre eux qui sortait de sa chambre au réveil: «Tu sais pour Michael Jackson?» Il me répond: «Tu crois qu’il est vraiment mort?» C’est ça, il était déjà mort peut-être, ou il n’est pas tout à fait mort parce qu’il devient un souvenir, parce qu’il s’est construit comme un souvenir, ou parce qu’il voulait s’en aller, ne pas revenir comme il s’était obligé à le faire, ou qu’il s’était éclipsé derrière sa figure de star, son masque, sa silhouette imaginaire, fabriquée, imprimée sur la rétine des spectateurs.

Quelque chose m’est revenu du temps de la danse sur le tapis. J’avais l’impression d’une musique qui s’adressait à tous; pas de différences, pas d’entre-soi, pas d’intimité, de chaleur partagée à l’abri des autres. C’était la culture de masse, l’industrie culturelle de masse, et je n’avais rien à y redire parce que c’était stupéfiant, cette monstrueuse chaleur humaine de tous avec tous rythmée par un pas mécanique. Je ne savais pas encore que c’était la mondialisation, que Michael Jackson inventait la musique et la danse mondialisée, que l’industrie du disque était définitivement mondiale grâce à lui.

Qu’est-ce qui a irrémédiablement disparu dont il était symptôme de la disparition. Le corps «naturel», le vieux corps de l’humanité tel qu’il lui échappe depuis des millénaires, remplacé par un corps fait, opéré, voulu, raté. Les rapports sociaux aux codes et aux hiérarchies intangibles, remplacés par une mosaïque qui ne prend pas, par une autre souffrance. Etre de tous aux yeux de tous, être à tous, contre une société qui n’en veut pas mais qui voudrait être unique. Ce chemin, Michael Jackson l’a parcouru. Il n’a pas pu vivre l’illusion de l’harmonie, il n’a pas pu être un Obama de la musique. Trop tôt. Il n’a été qu’une figure possédée par son double, un saint et un démon, un martyr spectaculaire qui s’est éteint de fatigue par l’impossibilité d’être soi.

* Responsable du «Samedi Culturel»

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