Pour ses nouvelles expositions, le Centre d'art contemporain de Genève accueille deux artistes aux propos très différents. Que seule leur envie de déstabiliser, sous-jacente à leurs travaux, pourrait rapprocher. Les peintures de l'Anglais George Shaw, né en 1966 à Coventry, sont centrées sur des vues de banlieues foncièrement banales (3e étage). Les mises en scène du Lausannois Philippe Decrauzat, né en 1974, sont basées sur des effets optiques (2e étage).

La particularité des peintures de George Shaw relève essentiellement de leurs sujets. Ce sont des visions de lieux modestes. Des vues de faubourgs défavorisés, ternes. Ces peintures, réalisées d'après photographies, en ont le flou, la luisance et la frontalité. Elles ont une froideur de constat. Confrontent le regard à une palissade, à l'angle mort d'une cour, à une rangée de petits garages délabrés, à un cheminement entre des blocs d'habitation indifférenciés. Et quand elles s'évadent en forêt, ce n'est pas par romantisme. Mais pour montrer des troncs d'arbres blessés. Des parallèles ont été tirés entre les meurtrissures peintes par George Shaw et les méditations amères des films de Ken Loach. Dans le cas du peintre, c'est une manière intéressante de revisiter l'art du paysage.

Emails pour modèles réduits

On est loin ici de vies moelleuses. Aussi George Shaw n'a-t-il pas recouru à la peinture à l'huile, trop riche, trop généreuse. Il a choisi des émails pour modèles réduits. Des laques, qui offrent des belles luminosités mais suggèrent aussi un sentiment de temps suspendu, accentuant l'aspect fantomatique de ce qui est décrit. Et comme dans ces espaces, tout indice révélateur - personnages, véhicules, publicités - a été supprimé, le regard ne sait trop qu'appréhender. D'autant que les effets de brillance et de matité sèment le trouble dans la juxtaposition des éléments, certains avançant par rapport à d'autres en fonction de valeurs pas forcément justes picturalement. Peu importe, cette peinture se veut surtout gênante visuellement et mentalement.

Les propositions de Philippe Decrauzat influent également sur la perception. Par le biais d'emprunts au langage abstrait et en particulier au vocabulaire de l'art optique: confrontation du noir et du blanc, jeux de trames et de grilles, lignes brisées, sinuosités enivrantes de courbes, perspectives et plans basculés. Le regard chavire. Mais plutôt qu'à la violence subie par le spectateur, c'est davantage à celle infligée à l'espace que s'intéresse Decrauzat.

Volumes instables

Ses travaux, peintures murales, sculptures, adhésifs au sol, projections cinématographiques, occupent quatre salles. Mais tous forment une seule installation globale. Avec des murs ne s'étayant pas à angle droit. Afin de constituer des perspectives inhabituelles. Avec des passages, des ouvertures taillées en biseau. Pour renforcer l'instabilité des volumes. Et tester ce qu'on peut y installer. Ce qui s'y insère le mieux.

Dans la première salle, les bâtons qui y volent, même s'ils le font de manière erratique, donnent l'impression d'être aspirés par l'angle le plus fermé. Dans l'espace voisin, les lignes tracées au sol semblent au contraire être prises de folies face à l'ouverture qui leur est accordée. Le troisième volume, le plus resserré, sombre, est un espace de projection. Où tourne un court métrage en boucle. Un collage de plans, d'images, de chutes tombées au montage, qui tient du film expérimental et surréaliste. Lieu également halluciné, le quatrième espace reprend notamment le modèle d'un banc imaginé par le constructiviste Moholy-Nagy pour une exposition des années 1920.

Decrauzat ne rechigne en effet pas devant les citations. Tant l'abstraction permet d'établir des connexions entre disciplines différentes. «L'histoire des formes qui me fascinent croise le chemin du graphisme, du film, de l'architecture, de la musique et même de la littérature.»

George Shaw. Philippe Decrauzat. Centre d'art contemporain (rue des Vieux-Grenadiers 10, tél. 022/329 18 42, http://www.centre.ch). Ma-di 11-18h. Jusqu'au 14 janvier.