Culture

«Vulnicura», album de la blessure et de la guérison

Björk livre un disque sensible, tranché, et puissant. Un travail paradoxal, et séduisant par cela même

«Vulnicura», l’album de la blessure et de la guérison

Avec Vulnicura, Björk livre un album sensible, tranché et puissant. Un travail paradoxal, et séduisant par cela même.

Peut-être faut-il tout d’abord s’arrêter sur l’impressionnante image qui marque le milieu du booklet accompagnant Vulnicura, le dernier album de Björk. Une photo d’elle, qui reprend la thématique de la pochette du disque: catsuit de latex noir arborant un motif en blessure vulvaire courant du sternum au nombril et sur lequel elle croise ses mains gantées de latex également – mais brun –, manteline/camail/nimbe qu’on dirait faits d’une lampe à fibre optique 2.0. La mise en scène est léchée, mais regardons le visage: un demi-sourire dur et défiant – et surtout ce regard: ravagé par un maquillage fiévreux, mort comme celui d’une idole, et pourtant incroyablement perçant. Cette statue, impérieusement, nous parle.

De quoi? De ruptures. De celle, amoureuse, de Björk avec son compagnon, l’artiste contemporain Matthew Barney, qui fournit la trame narrative et thématique explicite de Vulnicura, le faisant ainsi entrer dans la grande famille des breakup albums. Mais aussi de celles, esthétiques, qui font de Björk l’artiste qu’elle est, jamais tout à fait là où on l’attend. Ce décalage perpétué est bien entendu en partie dû à la pollinisation croisée avec la fine fleur des musiques aventureuses à laquelle se livre l’Islandaise: on l’a vu travailler avec feu Mark Bell (de LFO) pour Homogenic (1997), avec Matmos pour Vespertine (2001) ou avec Mike Patton pour Medúlla (2004). Sorti en 2012, son album de remixes Bastards témoigne au mieux de la polyvalence de ses penchants, conviant des collaborateurs aussi divers qu’Omar Souleyman, Current Value, Alva Noto ou Death Grips. Pour «Vulnicura», Björk s’est approchée du producteur vénézuélien Arca, mais aussi – et peut-être surtout – de Bobby Krlic, alias The Haxan Cloak, jeune monstre britannique adepte de basses telluriques et de rythmiques tectoniques.

On retrouve donc sur Vulnicura des éléments connus: la voix, évidemment, sirénienne. Et cette incroyable capacité à faire glisser les accords, fluidité harmonique parfaite, particulièrement sensible dans «Stonemilker» et «Lionsong», titres inauguraux. Mais au fil de l’avancée du disque, cette pure beauté enveloppante tend à se fragmenter. «History of Touches» avance par à-coups, en exposant ses membra disjecta; «Black Lake» brosse un cauchemar magnifique où des cordes délavées pendouillent au-dessus d’un abîme électronique; «Family» reprend la formule en y ajoutant le pilon de ­Krlic… Suivent «Notget», «Atom Dance» et «Mouth Mantra», qui parachèvent la déstructuration globale par de savantes imbrications de voix – celle de Björk sur le premier, à laquelle s’ajoute celle d’Antony sur le deuxième, et tout un chœur sur le dernier. Enfin – uscimmo a riveder le stelle –, le conclusif «Quicksand» donne un nouveau virage, étonnamment aéré, en une sorte de rêverie propulsive et libératoire. Vulni/Cura: blessure et guérison. Une histoire ordinaire, en somme.

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