Histoire

Wade, le président et sa statue

Comment un monument de 50 mètres de haut est-il devenu, à Dakar, le symbole de la dérive autocratique? Rencontre avec son commanditaire, Abdoulaye Wade, chef de l’Etat sénégalais. Et enquête dans les ateliers spécialisés dans les sculptures monumentales

L e palais présidentiel est un long dédale d’antichambres aux portes matelassées, de demi-bureaux sur lesquels la climatisation fuit et de couloirs dont on se demande à chaque instant s’ils déboucheront enfin sur le maître des lieux. Juste avant son salon privatif, c’est une galerie immense, remplie de maquettes, des bretelles d’autoroute, des bâtiments publics, des projets en cours disposés à même le sol, les miniatures rêvées d’un chef d’Etat qui aime construire. Il vous attend, le regard légèrement effaré, dans l’entrebâillement de ses offices, emballé dans un complet gris parfaitement coupé, la pochette bordeaux assortie à la cravate. Abdoulaye Wade a le crâne rasé et la face sans expression d’un moine nippon. Il n’aime pas qu’on lui parle de son âge. «Mon père a vécu 101 ans. Ce qui compte, ce sont mes artères. Et elles vont très bien, je vous remercie.» Une partie de la presse sénégalaise affirme qu’il a dépassé les 90 ans, les encyclopédies en ligne lui accordent 85 ans. Il ne commente pas.

– Monsieur le Président, le Monument de la Renaissance africaine que vous avez édifié a suscité de nombreuses polémiques, est-ce que…

Il interrompt.

– Vous, les Européens, vous n’avez pas à juger mon monument. Est-ce que moi je vais juger la Porte de Brandebourg ou la statue de je-ne-sais-pas-qui en Suisse? Je voulais être compris et je suis compris. Je suis compris par les Africains, les Africains-Américains et par beaucoup de Blancs. Ce n’est pas une question de couleur. C’est une question de culture et d’éducation. Montrez la statue de Jeanne d’Arc à un paysan de brousse. Demandez-lui si elle est belle, cette femme habillée comme un militaire. Montrez-leur la Vénus de Milo ou la Victoire de Samothrace, s’ils n’ont pas la culture pour comprendre cela, ils ne vont pas l’apprécier. La culture, il faut la comprendre pour pouvoir l’apprécier.

Derrière le fauteuil baroque dans lequel il est plongé, Abdoulaye Wade, président du Sénégal depuis dix ans, pointe une réplique en plâtre de la Victoire grecque. Elle fait face à plusieurs reproductions de 50 centimètres du Monument de la Renaissance, embaumées dans des cloches de verre. Et toujours, des plans tridimensionnels d’usines électriques, de palais républicains, amassés sur des meubles aux ornements dorés. Tout petit, ainsi, le Monument de la Renaissance, inauguré en avril 2010, fait l’effet d’un trophée guerrier. Une récompense après batailles rendues. Un homme au torse hypertrophié, un minuscule chapeau sur la tête, dévisage le lointain; ses énormes cuisses jaillissent d’un pagne drapé. Une femme, légèrement en retrait, le visage tendu vers le ciel, laisse deviner un fessier disproportionné sous une tunique. Et un enfant, infime comme un fétu, porté par un bras musclé, pointe du doigt le vide. Le tout semble surgir d’un rocher brutal qui accompagne le geste général vers l’ailleurs.

«C’est l’Afrique sortant des entrailles de la terre, quittant l’obscurantisme pour aller vers la lumière», avait précisé le président au moment où le projet s’élaborait. A l’époque, l’affaire avait déjà fait grand bruit. La presse sénégalaise – des dizaines de journaux et de magazines, des radios qui pour la plupart font opposition et un réseau de chaînes privées de télévision, l’ensemble jouissant d’une liberté de ton assez rare sur le continent – s’était déchaînée contre un projet «mégalomane», la preuve définitive de la déconnexion d’un président vieillissant face à un peuple dont le niveau de vie a baissé depuis son accession au pouvoir. Une statue de 52 mètres de haut, plantée sur le socle naturel d’une colline au nord de Dakar baptisée les Mamelles, dans un pays où l’électricité n’est acheminée que lorsqu’on ne s’y attend pas, où les immenses chantiers d’autoroutes à péage se sont rabougris au fil des ans, où la jeunesse bien formée se retrouve presque immanquablement au chômage en sortant de l’Université Cheikh Anta Diop. La statue a servi de ferment pour une révolte qui s’annonçait. Et pourtant, comme souvent, l’idée était née d’une bonne intention.

La première trahison

Il faut avancer longuement, dans les parages de la statue qui semble s’agiter dans l’air moite, parmi des rues sans bitume, de terre ocre. Appeler dix fois Ousmane Sow, pour préciser l’adresse. A l’entrée de la maison qu’il a dessinée, une plaque annonce la tanière du «sphinx». Sow parle peu. Il vous dévisage du haut de son long corps solide, septuagénaire formé à la kinésithérapie, devenu l’un des sculpteurs les plus connus du continent. Sa main démesurée avale la vôtre, avant qu’il vous conduise dans une cour où une statue de son père surplombe une minuscule piscine. Ousmane a l’air d’un enfant, à côté de ce père en boubou de fibres peintes, ce visage de terres mêlées. En contrebas, un gros buffle de papier, de glaise et de toutes choses dont l’artiste ne donne pas la recette, semble se rouler sur lui-même. Un peu plus loin, son assistant déchire des sacs de jute qui serviront à habiller la commande d’une ville française sur laquelle ils travaillent. Ousmane Sow produit presque exclusivement pour l’étranger. Il a des œuvres, coulées dans le bronze, aux Etats-Unis, au Japon et même à Genève, un Immigré devant la gare.

– Je n’ai pas de statue ici. Sauf au Lycée français Mermoz. Cela ne me chagrine pas. Je me demande si, avec ceux qui sont à la tête du pays aujourd’hui, j’aurais accepté une commande de leur part. J’aime savoir que, lorsque je fais une chose, elle est appréciée par ceux qui connaissent. Tant que ce régime sera là, je ne ferai absolument rien.

Ils étaient amis pourtant. Wade et Sow, presque de la même génération. Indépendantistes fonciers, amoureux de la culture française et des racines africaines. C’était au temps où le futur président était de l’opposition, qu’il luttait contre une mainmise de quatre décennies du Parti socialiste sur le pouvoir sénégalais. Abdoulaye Wade avait conçu en 2000 une campagne de terrain, nourrie de gigantesques «marches bleues», sans trop d’argent mais avec l’alternance démocratique comme plan de guerre. L’opposant avait été mis en prison, cela n’avait pas entamé sa hargne ni sa faconde. Il était si proche du peuple que la jeunesse, et en particulier les milieux très engagés de la scène rap sénégalaise, avait pris son parti. Wade promettait des routes, du travail et la transparence dans les affaires de l’Etat. En 2000, il était l’espoir d’un pays qui n’avait pas connu vraiment de guerre civile, jouissant d’un accès à la mer et d’un réel potentiel sur les marchés internationaux. Bien avant son élection, ils avaient dîné ensemble.

– Cette idée remonte à un temps où il n’était rien.

Ousmane Sow murmure dans une pièce de béton nu.

– Je lui ai proposé de dessiner une statue pour ce terrain, au nord de Dakar. Je voulais quelque chose d’emblématique. Je ne voyais pas grand. Le lieu m’intéressait. Je voulais en faire un site culturel. J’avais imaginé des personnages qui sortent d’un tunnel sous l’Atlantique. Ce que je ne comprends pas, c’est que nous n’étions pas seuls. Il y avait sa femme. Il a ensuite rapporté l’idée à ses ministres. Tout le monde sait que j’en suis à l’origine. Cela ne le gêne pas. Il a fait croire qu’il en était le seul initiateur. Il ment sans difficulté. Il avait d’ailleurs dit qu’il ne se présenterait pas en 2012 pour un troisième mandat. Puis il a fait cette annonce étonnante: «J’avais dit, je me dédis.» Quelqu’un a fait une chanson de cette phrase. C’est le tube, actuellement, à Dakar. J’ai dit, je me dédis.

– En réalité, le Monument de la Renaissance ne ressemble en rien à votre projet…

– C’est vrai. Mais c’était mon idée. Il se l’est accaparée. Le fait est insignifiant. Ce que je n’admets pas, c’est qu’on me pique mes idées de manière intéressée. Il récupère 35% des recettes générées par le Monument, sous prétexte qu’il en est l’auteur.

Abdoulaye Wade affirme aujour­d’hui que la fondation qu’il a créée pour gérer ces bénéfices est une œuvre de bienfaisance destinée à alimenter les crèches dans tout le pays. C’est sa fille, Sindiély, qui s’en charge. Pour Ousmane Sow, l’histoire de la statue est un symbole de la déliquescence de l’Etat sénégalais. Il y décèle aussi une relation paranoïaque de l’art et du pouvoir en Afrique.

– Il n’y a rien de culturel dans cet objet. A défaut d’être empereur comme Bokassa, le président veut ainsi laisser une image de lui. C’est terrible. Je ne sais pas si vous avez remarqué, tous les dictateurs font construire des statues qui désignent un point inconnu. Comme cette horreur sur les Mamelles. Elle regarde l’Amérique. Quand on veut parler de Renaissance africaine, on peut imaginer un autre geste que de pointer l’Amérique. Avec ce qui se passe, de toute manière, j’aurais choisi un autre terme que «renaissance». Parler de «renaissance» quand l’Afrique va tellement mal, c’est se moquer du monde.

Le bruit des bottes

Dans la rue, vers la place de l’Obélisque, des dizaines de gendarmes en casque attendent que le vent retombe. Les canons à eau sont prêts. Les lacrymogènes aussi. Tous les 23 du mois, l’opposition et la société civile se réunissent au centre de Dakar. En juin, pour la première manifestation, des milliers de Sénégalais avaient pris la rue pour que le président renonce à son projet de réforme constitutionnelle. Si elle avait passé, Abdoulaye Wade aurait pu être réélu président au premier tour avec seulement 25% des suffrages, et il aurait été en mesure de faire nommer un ticket présidentiel à l’américaine, avec un ­vice-président qui aurait sans doute été son propre fils, Karim Wade, ministre d’Etat en exercice. En juillet, la démonstration de force avait mal tourné. Plusieurs dizaines de manifestants avaient été blessés, dont certains suite à des tirs à balles réelles de la part des forces de l’ordre. Wade avait finalement retiré son projet de réforme. Sans venir à bout de la grogne. Les opposants continuent, chaque mois, de demander le retrait de la candidature d’Abdoulaye Wade pour les élections de février 2012. Cette fois encore, les pancartes dénoncent la dérive monarchique du système Wade et la corruption généralisée.

Les gros bonnets de l’opposition se succèdent à la tribune, leurs discours entrecoupés de morceaux hip-hop dont le refrain reprend celui des révolutions arabes: «Dégage!». Parmi eux, un ancien premier ministre, ancien président de l’Assemblée, l’un des nombreux enfants politiques de Wade qui réclame aujourd’hui son retrait de la vie politique. Il vit dans une banlieue riche de Dakar, le genre de quartier où la fortune se découvre derrière les murs et où l’essentiel des avenues sont de sable. Devant la porte de Macky Sall, 50 ans, le boubou opulent, une guérite restreint le passage. Il y a là deux Mercedes sorties d’usine sur lesquelles le chauffeur veille. Sall est candidat à la prochaine présidentielle. Il a été liquidé sans ménagement du cercle de Wade après avoir tenté de soumettre le fils du président à une commission d’enquête concernant la gestion des fonds publics. Il est, comme d’autres anciens premiers ministres, de ceux qui ne pardonnent pas.

– C’est à partir de sa réélection, en 2007, qu’Abdoulaye Wade s’est lancé dans de grands projets à connotation culturelle comme le Festival mondial des arts nègres ou le Monument de la Renaissance africaine. Ce n’étaient plus des projets du peuple sénégalais mais la volonté du président lui-même de réaliser ces choses. C’est là où il s’est éloigné des préoccupations basiques des citoyens: l’énergie, les inondations, l’agriculture. Au lieu de suivre les attentes des Sénégalais, il a visé le prestige et la gloire.

– Comment échapperez-vous, si vous être président, à cette forme d’autisme que semble susciter le pouvoir?

– La fonction élève et isole. Progressivement, vous vivez dans un monde artificiel où ceux qui vous disent la vérité sont considérés comme des oiseaux de mauvais augure. Le réveil risque d’être brutal. Wade a toujours parié sur le culte de la personnalité. Au sein de son parti, il s’est décrit comme la seule constante. Tous les autres sont des variables. La seule solution pour un dirigeant, c’est de renforcer l’équilibre des pouvoirs. Et de laisser du champ au parlement et à la société civile.

– Les grands projets, tels que le Monument de la Renaissance, sont-ils aussi les instruments idéaux d’un Etat corrompu?

– L’infrastructure, les chantiers, c’est un domaine où il y a beaucoup de capitaux. On a glissé peu à peu, sous Abdoulaye Wade, vers la non-transparence.

Nègres jaunes

Très loin de là, dans un petit village de Basse-Normandie, Brullemail, un sculpteur tente d’oublier que, lui aussi, a été spolié. Virgil Magherusan a 61 ans, ses «r» roulent. Il est né à Bucarest, diplômé de l’Institut des beaux-arts en 1979. A l’époque, il servait d’assistant pour des artistes qui voulaient fondre des pièces colossales, souvent des commandes du régime Ceausescu. Il s’est taillé au fil des ans une petite réputation de sculpteur monumental, au point, après son exil en France, d’être nommé «sculpteur officiel de l’Armée française». En ce moment, dans son atelier géant, il prépare des bronzes de maréchaux en tenue de colonel, des portraits du général de Gaulle. Il peut vous parler des heures des distorsions de proportion, des multiples étapes qui conduisent d’une première sculpture de quelques centimètres à une statue définitive de plusieurs dizaines de mètres. En 2004, via une société française, l’Etat sénégalais passe commande auprès de lui d’une première maquette. Abdoulaye Wade, qu’il rencontre en France puis au Sénégal, lui demande le portrait d’un couple accompagné d’un enfant. Virgil se rend sur l’île de Gorée au large de Dakar pour étudier les points de vue. Et il exécute un projet de 50 centimètres qu’il doit ensuite couler en urgence pour que Wade puisse en offrir une copie au président George Bush, de passage en Afrique.

Puis, plus de nouvelles. Une facture de 10 000 francs suisses en souffrance. Mais, surtout, la sensation douloureuse, même des années après, de n’avoir pas pu réaliser son grand-œuvre. «C’était sans doute la seule fois dans toute mon existence que l’on me proposerait de réaliser une statue de 50 mètres, plus haute que la Statue de la Liberté. Je m’étais préparé, j’avais fait un devis. J’aurais pu tout concevoir chez moi et faire couler la pièce en Europe.» En 2010, c’est par la presse que Virgil apprend que sa statue a finalement été coulée en Corée du Nord. Là où les coutumes totalitaires ont développé une expertise dans le domaine de la statuaire monumentale. Ce qui frappe Virgil, c’est surtout l’enlaidissement de son modèle originel. A partir d’une première étape à 50 centimètres, le sculpteur aurait dû concevoir un agrandissement à 5 mètres avec une révision des proportions pour que, de loin, la statue ne paraisse pas difforme. Apparemment, ce sont les ateliers nord-coréens qui ont pris en charge ces étapes intermédiaires.

– Pour moi, l’homme africain est un tigre et la femme, une gazelle. J’avais respecté les formes anthropologiques dans ma sculpture. Mais, dans la statue finale, les proportions sont typiquement orientales. Moi, j’avais demandé à Abdoulaye Wade de pouvoir utiliser le mannequin Naomi Campbell comme modèle. Il m’avait dit qu’il n’y avait pas de problème et qu’il me l’enverrait en France. Mais les Coréens ont dessiné des jambes courtes, des proportions de primate et des yeux bridés. Aujourd’hui, je mets une croix sur cette histoire. Mais cela reste une blessure.

En échange de l’exécution de la statue, qu’Abdoulaye Wade estime lui-même à 25 millions d’euros, les Nord-Coréens ont obtenu un certain nombre de terrains constructibles au centre de Dakar. «Je n’ai pas dépensé un franc pour ce monument», affirme le président. «Ma statue, il n’y avait que la Corée du Nord, connue pour sa capacité à construire des personnages énormes, qui pouvait la réaliser. Ce n’est pas faute d’avoir essayé en Europe. J’ai dit aux Coréens: je n’ai pas d’argent mais je vous donne des terrains, l’équivalent du monument. J’ai demandé au Service des domaines de leur attribuer des parcelles. C’est un processus bien connu, la dation en paiement. Les gens ne savent pas assez que ma spécialité, c’est de trouver de l’argent. Il ne faut pas s’étonner, je suis économiste.» Cet échange standard, considéré comme un fait du roi par nombre de Sénégalais, continue de nourrir le débat dans le pays.

Pour Abdou Latif Coulibaly, rencontré dans les locaux de son magazine La Gazette, «dans l’esprit de Wade, la politique est une entreprise d’affaires». Journaliste engagé contre les dérives autoritaires du président sénégalais, il a consacré plusieurs articles au Monument de la Renaissance. «Wade et sa famille sont des gens terriblement corrompus. Ils ont amassé de l’argent et l’ont placé dans des banques en Suisse et un peu partout. Une boulimie d’argent et d’accaparement foncier qui est telle que j’ai parfois honte de dire que je suis Sénégalais. Quand il est devenu président, il a obtenu le jackpot. Le problème avec les chefs d’Etat en Afrique, c’est qu’ils sont souvent plus disposés à construire leur propre mythologie qu’à bâtir une mythologie pour le peuple et la nation. C’est dramatique.»

Idole des jeunes

Matinée de vacances scolaires, au pied du monument. Il faut se dévisser le crâne pour embrasser la statue entière. C’est un immense escalier que des hordes d’enfants en colonie arpentent sans s’économiser. L’air est déjà brûlant. On parvient sans souffle au sommet de la colline. Rien ne s’y passe. Il est 11 heures. Personne n’a songé encore à ouvrir le guichet pour obtenir un ticket d’entrée. La porte, au pied de la statue, est close. Selon les plans, l’œuvre intègre un ascenseur, une buvette et même une chambre pour les gardiens; les visiteurs sont censés pouvoir observer la moitié de l’Atlantique et la capitale entière depuis le chapeau de l’homme de bronze. Mais l’intérieur est encore en projet. Les enfants se contentent de faire le tour du propriétaire en hurlant des comptines en langue wolof. Les gardiens, membres du corps des pompiers, traquent la moindre zone d’ombre pour y installer leur chaise de plastique. Les nettoyeuses ont déposé leurs balais sur le mur de métal. Un chef a déployé son tapis de prière.

Le scandale qu’Abdoulaye Wade n’attendait pas, c’est celui que les représentants de l’islam local, les marabouts, ont lancé avant l’inauguration. Ils ont dénoncé la représentation «idolâtre» de personnages humains, mais aussi l’arrière-train sobrement vêtu de la femme de bronze. Wade s’était fait élire aussi grâce à ses stratégies de séduction vis-à-vis des confréries musulmanes, organes puissants de la société sénégalaise. Qu’on le qualifie alors d’impie, c’en était trop pour lui. Lorsqu’on lui rappelle la polémique, il s’agace. Trépigne doucement sur son fauteuil. «Les marabouts qui n’ont pas aimé ma statue sont des ignorants. Il suffit ici que quelqu’un récite trois ou quatre phrases d’arabe pour qu’il représente l’islam. Avant de construire la statue, je me suis renseigné. Ne croyez pas que je fasse les choses au hasard. J’ai compris que l’islam condamne les idoles. Mais les gens qui dénoncent ma statue ne font pas la différence entre une idole et un symbole. Je ne veux pas polémiquer avec ces gens. Ils ont le niveau du brevet élémentaire.»

L’esplanade du monument offre un des plus beaux points de vue sur Dakar. On peut y envisager les beaux quartiers, celui des Almadies, où les puissances nées depuis l’arrivée au pouvoir d’Abdoulaye Wade se concentrent à deux pas d’un hôtel avec plage privée et d’un terrain de golf. On peut aussi y deviner ces banlieues obèses qui grandissent au rythme de l’exode rural, ces rues perpétuellement inondées, ces maisons expropriées par des eaux stagnantes nées de chantiers routiers mal menés; on imagine les enfants qui jouent à côté de ces repaires à moustiques, le paludisme et l’électricité, toujours, qui fait défaut. Le quartier général, aussi, de ce mouvement de la jeunesse sénégalaise, simplement nommé Y en a marre, dont les membres fondateurs pour la plupart avaient soutenu la candidature d’Abdoulaye Wade en 2000 et se sentent aujourd’hui floués. Après avoir descendu les escaliers, qui conduisent à un alignement d’échoppes sans clients, on rencontre une vendeuse qui porte justement un T-shirt Y en a marre. «J’aime la statue. J’espère qu’elle va attirer des touristes. Mais cela ne m’empêche pas de penser que le président doit partir. Il doit se reposer. Il est vieux.»

Au palais présidentiel, Abdoulaye Wade parle depuis une heure. Même les ministres, pourtant plein d’entrain au début de l’entretien pour rire de ses blagues, ne réagissent plus. Le président commente les révolutions arabes. Il vient de passer ses vacances au Maroc, chez son ami le roi qui, lui aussi, est confronté à des citoyens fâchés. «Le désir de liberté est légitime. Mais je peux vous dire que, en Afrique noire, cela ne peut pas se passer comme cela. La révolte au Sénégal est artificielle. Et, croyez-moi, mon monument passera dans l’histoire comme le symbole de cette renaissance africaine pour laquelle je lutte. Alors, mon objectif sera atteint.»

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Abdoulaye Wade

Président de l’Etat sénégalais

«ous, les Européens, n’avez pas à jugermon monument. Montrez la statuede Jeanne d’Arcà un paysande la brousse.Il ne va pas l’apprécier»
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