Voir Parsifal de Wagner projeté sur un écran géant, calfeutré dans son siège de cinéma, ce n’est pas la même chose que de le voir à l’opéra. Tous les effets semblent démultipliés! Les héros wagnériens paraissent plus grands que nature, dans leur beauté d’âme comme dans leurs failles. C’est carrément un autre spectacle, modelé selon le cadrage et le séquençage des images.

Samedi, le Metropolitan Opera de New York retransmettait en direct et en haute définition («Live HD») sa nouvelle production de Parsifal dans les salles de cinéma du monde entier – dont le Pathé au Flon, où nous étions. Depuis plusieurs années déjà, la maison d’opéra américaine propose cette formule. L’opéra testamentaire de Wagner s’y prête particulièrement bien. Avec son sujet gigantesque – la reconquête du Graal –, l’écriture très cinématographique de Wagner, ponctuée d’allers-retours dans le vécu psychique des personnages, on est plongé dans une fable au-delà des repères ordinaires.

La mise en scène du Canadien François Girard elle-même est très cinématographique. Les plans rapprochés sur les personnages, la beauté de certaines compositions rythment une action assez statique. Les expressions du visage prennent un relief saisissant. On y lit la complicité naissante entre Gurnemanz (René Pape) et Parsifal (Jonas Kaufmann), ou la souffrance du roi Amfortas, plaie béante… Fabuleuse incarnation de Peter Mattei, dont les gestes traduisent la souffrance presque au-delà des mots. Le sang, tour à tour plaie du Christ, mal-être spirituel, cycle menstruel, inonde la mise en scène entière. Le deuxième acte est le sommet de cette production, comme si l’on se retrouvait maintenant au creux de la plaie d’Amfortas, au fond de l’abîme, voire piégé dans une cavité vaginale.

Poignant, Jonas Kaufmann compose un Parsifal capable de la plus grande vulnérabilité (la manière dont il dit: «Je défaille») comme d’une puissance à vous clouer sur votre fauteuil. René Pape est un Gurnemanz toujours plus humain. Et la Kundry de Katarina Dalayman (malgré quelques stridences) séduit par un timbre onctueux. De temps à autre, la caméra cadre le chef Daniele Gatti, physique râblé. Lui aussi fait partie des héros à l’œuvre. Il adopte des tempi très lents, à la limite du soutenable par instants, mais superbement sentis.

La salle de cinéma devient cet antre à l’abri du monde dont on ne voudrait plus ressortir.