Israël

Wagner suscite le malaise sur les ondes israéliennes

La radio publique a diffusé un morceau du compositeur allemand Richard Wagner. Une «erreur» qui a déclenché une vive polémique dans le pays, où son œuvre est traditionnellement bannie

En Israël, l’œuvre de Richard Wagner est enfouie dans les méandres de l’oubli. Le compositeur allemand fait l’objet d’un bannissement collectif depuis la naissance de l’Etat hébreu. Il est donc impensable d’entendre sa musique sur les ondes israéliennes. Et pourtant, un extrait du Crépuscule des dieux a récemment été diffusé sur la radio publique.

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Le tabou a été brisé, sans que cela soit intentionnel. C’est du moins la version avancée par une porte-parole du média. «Les instructions au sein de la radio israélienne demeurent les mêmes depuis des années: la musique de Wagner ne doit pas être jouée», insiste-t-elle dans un communiqué. Alors comment expliquer un tel écart? Le responsable de l’émission aurait sélectionné le mauvais morceau. Quelques notes qui suscitent un profond malaise dans le pays. Compositeur grandiose, Richard Wagner n’en est pas moins un antisémite notoire.

Maître spirituel d’Adolf Hitler

En 1850, il publie un article intitulé «Le judaïsme dans la musique» sous le pseudonyme de K. Freigedank («K. Libre-pensée»), dans lequel il affirme ceci: «Le Juif, qui a un Dieu bien à lui, nous frappe à première vue par son aspect extérieur, et cela à quelque nationalité qu’il appartienne, et nous nous sentons, de ce fait, devant un étranger. Involontairement, nous désirons n’avoir rien de commun avec un pareil homme.»

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Des décennies après la mort du compositeur, Adolf Hitler fera de cette «menace extérieure» un axe central de son idéologie. La figure du nazisme éprouve un enthousiasme sans borne pour Richard Wagner, et s’inspirera de ses écrits. Une expression, qu’on attribue au fondateur du IIIe Reich, décrit bien l’existence de ce lien fort entre les deux personnages: «Celui qui veut comprendre l’Allemagne nazie doit nécessairement connaître Wagner.»

Aucune loi israélienne n’interdit la diffusion de sa musique, mais le boycott est solide dans le pays. Ce profond malaise est d’ailleurs présent dans le communiqué de la radio publique, dans lequel est soulignée «la peine qu’une telle diffusion peut susciter chez les survivants de l’Holocauste».

Concert jugé scandaleux

En juillet 2001, le chef d’orchestre israélien Daniel Barenboïm avait marqué les esprits en jouant des morceaux de Tristan et Iseult. Un concert donné à Jérusalem, avec l’Orchestre philharmonique de Berlin. Après un long échange avec le public, il avait invité les spectateurs gênés par sa démarche à quitter la salle.

«Le reste du public a applaudi l’orchestre avec un tel enthousiasme que j’ai eu le sentiment d’avoir fait quelque chose de bien. C’est le lendemain seulement que le conflit a éclaté, quand un certain nombre d’hommes politiques ont qualifié ce concert de scandale, alors qu’ils n’y avaient pas assisté», raconte-t-il dans un article du magazine L’Obs.

Lutte contre le boycott

Entre-temps, l’association Wagner d’Israël a vu le jour en 2010. Sa mission: lutter contre ce consensus national. De nombreux survivants de l’Holocauste en font partie. Son responsable, Jonathan Livny, s’est réjoui de la diffusion d’un morceau de Wagner sur la radio publique. «Nous ne diffusons pas l’opinion du compositeur, mais la belle musique qu’il a écrite, souligne-t-il. Celui qui ne veut pas écouter cette musique peut éteindre la radio.»

Dans une émission diffusée en 2017 sur Radio France internationale, Daniel Barenboïm questionnait le lien entre un dictateur sanguinaire et la beauté d’une mélodie: «Nous savons qu’un monstre comme Hitler avait la capacité d’assister à un opéra de Wagner, et d’être ému jusqu’aux larmes. Comment était-il possible qu’il soit un monstre et qu’il ressente la beauté et la noblesse de la musique? Il n’y a qu’une seule réponse, c’est qu’il n’existe pas de connexion entre les deux.»

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